Anastasia de Sirmium
mardi 20 juin 2017
par Pascal G. DELAGE

L’irruption des peuples goths dès la fin du IVe siècle dans l’Illyricum provoqua une recomposition en profondeur des structures urbaines et culturelles de ces cités qui, tant au IIIe qu’au IVe siècle, avaient donné bien des empereurs à Rome, de Dèce à Valentinien Ier. Histoire de razzias, de sièges et d’incendies qui explique bien que se soient perdues ou déformées les traditions relatives aux martyrs de ces communautés où le christianisme s’était implanté relativement tôt (comme les autres religions orientales d’ailleurs) en raison de la présence militaire qui veillait sur la frontière du Danube.

Le nom de la martyre de Sirmium, Anastasia (« Résurrection »), est un des témoignages les plus anciens d’une dénomination chrétienne comme celles qui apparaissent à la fin du IIIe siècle : Adeodata (« Dieu a donné »), Martyria ou Paschasia (« Celle de Pâques) pour ne parler que des cognomen féminins. Le choix de ce prénom constituerait l’indice d’une naissance dans une famille chrétienne. Originaire de Sirmium (l’actuelle Srijemska Mitrovika en Serbie), un ancien castrum romain qui se développa au IIIe siècle, on sait peu de choses de son histoire, sa légende appartenant au genre littéraire des Passions épiques qui empruntent sans vergogne à des cycles plus anciens. Toutefois nous savons que la persécution à Sirmium au début du IVe siècle fut sévère, les empereurs y résidant habituellement (le palais s’élevait non loin de l’hippodrome). L’évêque Irénée, un homme encore jeune et père de famille, y fut supplicié le 6 avril 304, trois jours plus tard furent exécutés le diacre Demetrios et cinq vierges consacrées. Anastasia rendit son ultime témoignage un peu plus tard, le 25 décembre, peut-être en même temps que le laïc Synérotès.

Lorsque Sirnium fut sur le point de succomber aux assauts des Huns, les reliques d’Anastasia furent transférées à Constantinople à l’époque du patriarche Gennadius (458-471) mais son culte s’implanta à la même époque à Rome. A la fin du Ve siècle, Arnobe le Jeune présente l’exempla d’Anastasia à sa fille spirituelle Gregoria, mais cette acclimatation romaine n’alla pas sans provoquer de nouvelles métamorphoses. Anastasia est maintenant décrite sous les traits d’une jeune Romaine, fille d’un sénateur païen et d’une mère chrétienne. Mariée contre son gré, elle fuit la chambre conjugale sous prétexte de maladie mais comme elle rendait visite à ses coreligionnaires en prison, son mari en vient à la séquestrer au domicile conjugal jusqu’à ce que la mort délivre Anastasia de cet époux opiniâtre. Elle est alors promise en mariage à un « préfet » de Rome s’il parvient à la ramener aux cultes des anciens dieux. Mais celui-ci a aussi le bon goût de mourir rapidement. Un autre tente de lui ravir ses très nombreux biens. Elle est alors jetée en prison avant d’être reléguée avec d’autres femmes aux îles de Palmarola (souvenir du sort réservé aux chrétiennes de haute naissance comme Flavia Domitilla, nièce de l’empereur Domitien, exilée sur l’île de Pontia) mais comme cela ne suffisait pas à l’hagiographe, elle est reconduite à Rome pour y être finalement brûlée vive sous Dioclétien.

L’adoption du culte d’Anastasia par la communauté romaine a très probablement été favorisée par l’existence d’une église (Titulus Anastasiae) fondée dans la première moitié du IVe siècle par une dame de la très haute-aristocratie, la propre demi-sœur de Constantin, l’épouse du César Bassianus, ou par une des ses filles ou nièces homonymes [1]. Le temps passant, le souvenir de la princesse impériale et de la martyre de Sirmium s’estompèrent au profit de cette nouvelle figure associée à la Passion de saint Chrysogone et dont la popularité lui valut tant d’entrer dans le canon de la messe romaine aux côtés de Félicité et Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès et Cécile, que de figurer à leur suite dans la procession martyriale de Ravenne.

[1] François Chausson, « Une sœur de Constantin, Anastasia » in Humana Sapit – Mélanges offerts à Lellia Cracco Ruggini, 2002, pp. 131-156