Ordination presbytérale au pays des Colliberts : une première !
jeudi 1er février 2018
par Annie WELLENS

Bacchus très cher, la joie que m’apporte le récit de ta renaissance rejoint la mienne d’être délivré de mes douleurs articulaires grâce aux crottes de bouquetins envoyés diligemment par ta Silvania à ma Vera. Grâces soient rendues à nos épouses, attentives à nos corps et à nos âmes, ceci dit, tu t’en doutes, sans aucune tentation platonisante. Une troisième joie irrigue mon jardin intérieur (lequel, hélas ! tient trop souvent de la jungle spirituelle) : la préparation, pour la première fois, au ministère de presbytre d’un jeune homme natif de nos marais pictons. Tu sais combien notre minuscule région est toujours considérée comme peuplée de « sauvages ».

Ce jeune homme n’est pas un descendant des rares familles gallo-romaines installées sur les hauteurs calcaires de notre terroir, mais un rejeton de ceux que l’on nomme ici « Colliberts », une population issue de Scythes ayant fait souche depuis trois siècles dans les marécages. Ces Colliberts sont des pêcheurs affranchis que l’on redoute et méprise à la fois. Vivant dans une humidité permanente, comment s’étonner qu’ils aient eu le culte des éléments naturels, en particulier celui de la pluie ? Un petit nombre de ces « hommes libres du col, du collier, de la tête » selon le sens littéral de leur nom, sont devenus chrétiens et je suis heureux de participer à leur catéchèse.

Notre nouvel évêque [1] m’a fait franchir un pas de plus en me demandant de familiariser Léon-Grégoire (tel est le nom doublement béni que le jeune homme, évoqué au début de ma missive, a reçu le jour de son baptême) avec l’enseignement de nos Pères sur le sacerdoce. Tu peux imaginer la plongée heureuse que j’effectue en sa compagnie dans les textes, entre autres, de ses saints patrons. J’aime entendre, dans les Sermons de Léon le Grand, que le sacerdoce des ministres se situe dans l’ensemble du sacerdoce commun de toute l’Eglise [2], et dans la Regula pastoralis de Grégoire le Grand, les multiples conseils destinés aux évêques et à tous les ministres participant à leur charge pastorale. Nul doute que ces conseils traverseront les siècles [3]. Mais Grégoire est aussi l’auteur de multiples homélies d’une grande vivacité spirituelle. Quel plaisir de transmettre ce commentaire [4] : Le cèdre a sa place dans l’Eglise, pour que quiconque l’approche respire la bonne odeur des vertus spirituelles, que ne s’émousse pas en lui l’attrait de la vie éternelle, qu’il s’enflamme au contraire de l’amour des dons célestes.

L’épine a sa place dans l’Eglise, pour que, à son exemple, celui qui a été touché de componction par la prédication de la parole apprenne lui aussi à toucher le cœur de ceux qui le suivent par cette même prédication de la parole.

Le myrte a sa place dans l’Eglise, pour que l’homme qui, dans le feu de l’épreuve, aura reçu de son prochain compatissant la parole et le secours qui consolent et tempèrent, apprenne lui-même comment apporter à son prochain affligé la consolation qui tempère la peine. […] Le buis a sa place dans l’Eglise ; si l’on remarque que beaucoup de gens encore faibles ont la verdeur de la vraie foi, qu’on rougisse d’être soi-même sans foi.

Comme, à l’intérieur de la sainte Eglise, il est des hommes de mœurs différentes, de classes différentes, il est indispensable que tous s’instruisent ensemble.

Le temps de Noël approche. Que soit bénie la mise en place progressive, depuis un siècle dans notre Occident, des quatre semaines de l’Avent. En ce troisième dimanche, les lectures débordent d’allégresse, et j’entends « Gaudete » en écho permanent [5]. Orientons nos joies, les plus pures comme les plus désordonnées, vers la joie d’un si grand Mystère apte à tout clarifier et renouveler.

Bessus

[1] Cette correspondance étant confirmée comme datant du milieu du VII ème siècle, il paraît vraisemblable que le nouvel évêque soit Bertarius (660) qui succéda à Ailphus (637).

[2] Léon le Grand s’exprime ainsi dans les Sermons pour son ordination épiscopale ou ses anniversaires (Sermons 1-5, dans Corpus Christianorum. Series Latina, Turnhout 1953 ss.)

[3] Bessus voit juste. Pour exemple (mais ce n’est pas le seul) : en 1905, Mgr Hedley adapte les conseils de Grégoire à la formation pastorale de tous les clercs (Lex Levitarum, London).

[4] Dans l’ Homélie 20 sur l’Evangile, 13, SC 485, Cerf, Paris, 2005, p. 471.

[5] L’appellation « Gaudete » concernant le troisième dimanche de l’Avent serait donc déjà ambiante au VII ème siècle.