Entretien avec... Michel POIRIER
mardi 10 novembre 2015
par Cécilia BELIS-MARTIN

Michel Poirier, vous venez de faire paraître aux éditions Migne une nouvelle traduction de la correspondance de l’évêque de Carthage, Cyprien [1], traduction accompagnée d’une introduction et de notes que vous nous devons également. Pourquoi cette nouvelle traduction de la correspondance de Cyprien en 2015 ?

Parce que cette correspondance nous en apprend énormément sur la vie et les problèmes d’une Église au 3e siècle comme de toute Église en des temps difficiles, et parce que la dernière traduction française complète date de 1925 ! Cet ouvrage, un « Budé » dû au chanoine Bayard, régulièrement réimprimé sans être révisé, ne répondait plus aux exigences d’aujourd’hui. Ce fut un bon guide pour la compréhension générale du texte, mais l’exactitude du détail n’était pas au rendez-vous. Cyprien mérite mieux. Simone Deléani, dont la compétence sur cet auteur est reconnue, a publié en 2007 une traduction des 20 premières lettres, accompagnée d’un commentaire extrêmement fouillé, pratiquement exhaustif, mais elle a renoncé à poursuivre plus avant. J’ai alors conçu un projet à la fois plus ambitieux et plus modeste : fournir une traduction intégrale, aussi exactement élaborée que possible, sur laquelle pourront s’appuyer ceux qui entreprendront un jour de prolonger le travail si minutieux de S. Deléani, mais pour être sûr d’aboutir j’ai limité ma recherche et mes notes à ce qui est nécessaire pour que le lecteur simplement cultivé ne s’égare pas.

Vous avez déjà offert à la communauté scientifique la publication commentée de « La bienfaisance et les aumônes » [2] et de « La jalousie et l’Envie » [3] de Cyprien de Carthage dans la collection Sources Chrétienne sans oublier la traduction dans cette même collection du texte fameux sur « L’unité de l’Église » [4] toujours de ce même Cyprien, ainsi que de « Ceux qui sont tombés (De lapsis) » [5]. Comment en vient-on à s’intéresser à un tel homme et à ses combats alors que dix-huit siècles nous séparent de lui ?

Au départ, au temps de mes études, il y a eu (hasard ou providence ?) la requête d’un aumônier auquel je dois beaucoup, le père Brien, qui exerçait alors son ministère auprès des Cagneux (ou « khâgneux » si vous préférez) dans des conditions compliquées. Il m’avait proposé de chercher dans la correspondance de saint Cyprien des clés pour la vie d’une communauté dont la communication avec son pasteur est rendue malaisée, en vue d’un petit exposé au milieu de mes camarades. Tel fut le premier contact. Depuis lors, du diplôme d’Études supérieures (on dirait aujourd’hui : mémoire de Maîtrise) jusqu’aux travaux les plus récents, Cyprien ne m’a plus quitté, même si mes charges d’enseignement en classe préparatoire m’ont pendant de longues périodes interdit de produire. J’avais tout de suite senti que cet évêque traitait de problèmes qui, dans des circonstances ô combien différentes des nôtres, n’en comportent pas moins des analogies frappantes avec ce que nous avons à vivre.

De façon plus personnelle, qu’est-ce qu’un tel compagnonnage vous a fait découvrir ou comme on le dit maintenant trop souvent « expérimenter » ?

Cyprien est mort décapité en 258, au cours d’une persécution qui visait à asphyxier l’Église en exécutant tous ses responsables. L’horizon de toute son œuvre est le risque – ou la grâce – du martyre. Ce martyre, il ne le recherchait pas activement, il s’y est même dérobé en 250 en gagnant une retraite sûre quand sa communauté en plein trouble avait besoin que son pasteur continue à veiller sur elle, mais il le considérait comme une destinée normale et une faveur de Dieu, pour laquelle il est légitime de prier. Sans être capables d’aller jusqu’à cette prière, nous pouvons comprendre en l’accompagnant que toute résolution de faire ce à quoi la Seigneur nous appelle implique qu’on en accepte d’avance toutes les conséquences, même quand jusque-là on a été protégé des plus lourdes.

D’autre part, je lui suis reconnaissant pour les suggestions de sa théologie. Certes je n’apprécie pas que son ecclésiologie exclusiviste lui fasse vouer en principe à l’enfer tous ceux qui, hérétiques, schismatiques, juifs ou païens, ne sont pas dans l’Église légitime, mais pour tout le reste j’aime que constamment son activité et ses consignes pastorales s’enracinent dans une réflexion théologique appuyée sur l’Écriture. Il ne s’agit pas d’une théologie spéculative pour théologiens, il s’agit d’amener à la conscience claire le lieu où la pastorale la plus concrète dérive de ce qu’il y a de plus essentiel dans le mystère chrétien. Qu’on lise dans cette perspective le premier chapitre de La Bienfaisance et les Aumônes : aider le pauvre s’y trouve rattaché de manière convaincante au grand dessein de salut de Dieu sur l’homme manifesté dans l’Incarnation du Fils.

Mais je crois que vous ne travaillez pas uniquement sur les textes de l’évêque de Carthage ?

J’ai remis à Sources Chrétiennes une traduction, non encore publiée, du De Cain et Abel d’Ambroise de Milan. Pour Prier en Afrique chrétienne, un volume qui va paraître incessamment dans la collection Les Pères dans la foi (éditions Migne), j’ai traduit le traité sur La prière de Tertullien en plus de celui de Cyprien sur La Prière du Seigneur. Pour d’autres volumes des Pères dans la foi j’ai révisé la traduction de textes d’Ambroise, et aussi de Basile dans le domaine grec.

Par ailleurs, je m’intéresse à la linguistique du latin, dans le cadre du Centre Ernout de la Sorbonne, et des Colloques internationaux de cette discipline qui ont lieu tous les deux ans. J’ai travaillé notamment sur la valeur de l’indicatif parfait actif du latin et sur l’évolution de la syntaxe de dum, donec et quoad.

Spécialiste des Pères de l’Église, vous animez également un blog que l’on peut consulter en « cliquant » ici. On peut être surpris de voir un spécialiste des vieux textes latins être ainsi bien présent sur le Net. Mais ce ne n’est peut-être pas si paradoxal que cela ?

Le but premier de ce site, qui a pris en effet la forme d’un blog, a été de mettre à la disposition de mes collègues et des étudiants de petites mises au point de syntaxe et d’accentuation du grec ancien que j’avais élaborées pour mon enseignement en Cagne, et dont je regrettais qu’elles se perdent après ma retraite. Et peu à peu je me suis mis à développer l’information sur mes travaux, mais aussi à dire mon intérêt pour certains artistes contemporains peu connus, illustrations à l’appui, à mettre en ligne des photos de paysages ou d’œuvres d’art que j’avais été heureux de prendre, et enfin à réagir de temps en temps à l’actualité générale ou religieuse de manière personnelle, donc ouverte au débat.

Merci M. Poirier

[1] Cyprien de Carthage, Correspondance, Introduction, traduction et notes de Michel Poirier, collection Bibliothèque 6, Paris, éditions Migne

[2] Cyprien de Carthage, La bienfaisance et les aumônes, introduction, texte critique, traduction, notes et index par Michel Poirier, Cerf, Sources Chrétiennes n° 440, 1999

[3] Cyprien de Carthage, La jalousie et l’envie, introduction, texte critique, traduction, notes et index par Michel Poirier, Cerf, Sources Chrétiennes n° 519, 2008

[4] Cyprien de Carthage, L’unité de l’Eglise, introduction par Paolo Siniscalco et Paul Mattei, traduction par Michel Poirier, apparats, notes, appendices et index par Paul Mattei, Cerf, Sources Chrétiennes, n° 500, 2006), Paris, 334 pages.

[5] Cyprien de Carthage, Ceux qui sont tombés (De lapsis), Introduction par G. Clarke et M. Poirier, Traduction par M. Poirier, apparat, notes et index par G. Clarke, Cerf, Sources Chrétiennes n° 547, 2012),