Main basse sur les reliques de Benoît et Scholastique
vendredi 15 août 2014
par Annie WELLENS

Puisse l’arc-en-ciel parfait qui vient de naître après plusieurs averses orageuses, Bessus très cher, préfigurer un apaisement des turbulences qui agitent non plus seulement nos deux monastères, mais aussi celui de Fleury. Mummolus, abbé de ce lieu monastique, vient, comme tu le sais sans doute, de réussir le montage d’une véritable expédition ayant pour but de recueillir les reliques de Saint Benoît et de sainte Scholastique au Mont-Cassin, puis de les transférer dans sa toute jeune abbaye [1], ce qui en dit long sur sa ferveur bénédictine [2].

Il semblerait, selon le frère de mon épouse, viticulteur, qui réside actuellement dans la campagne romaine en vue d’étudier les méthodes méditerranéennes de conservation du vin, que le pape Vitalianus soit en total désaccord avec ce qu’il considère comme un vol de la pire espèce, mais surtout, sans forcément l’avouer, comme un manque à gagner en matière de prestige et de revenus financiers pour sa ville. Ira-t-il jusqu’à fulminer une interdiction officielle scellée par du plomb ou de l’or selon la coutume pontificale qui se répand depuis le siècle dernier [3] ? L’avenir nous dira si une bulla voit le jour, ce qui me paraîtrait quelque peu excessif par rapport aux enjeux [4]. Mais nous savons que l’ivresse du pouvoir n’est pas réservée aux seuls gouvernants de nos cités, et je m’inquiète de ce que l’appellation « pape » depuis un siècle soit uniquement dévolu à l’évêque de Rome, affaiblissant la représentativité des évêques de nos Eglises locales. L’appel de Prudence à la vigilance spirituelle envahit soudain ma mémoire : Il y a des actes mensongers et frivoles / que par gloriole mondaine / nous avons commis comme en dormant : / veillons, voici la vérité ! / L’or, la volupté, le bonheur, / les richesses, les honneurs, la prospérité, / tous ces maux nous exaltent : / le matin venu, ils ne sont plus rien [5].

Je reprends le cours de cette missive interrompue par l’arrivée d’un messager venu nous déposer un petit volume ainsi dédicacé : « Pour ma sœur et son époux, ce texte tout nouveau dont on parle beaucoup ici », dédicace signée par mon beau-frère cité plus haut, Ne parvenant pas, ma Silvania et moi, à nous entendre sur celui qui le lirait en premier, je lui ai demandé de nous en faire une lecture acoustique. En faisant de Silvania mon anagnoste j’évitais un orage conjugal tout en savourant la voix de mon épouse dont j’apprécie à la fois la douceur et la vivacité. Quelle ne fut pas ma stupeur en entendant les premières lignes : Il y avait en France un prêtre instruit à l’école de son pieux abbé. Il résolut d’aller en Italie chercher où gisaient sans honneurs les ossements du saint père Benoît. Enfin il parvint à un lieu désert, à 70 ou 80 milles de Rome, où autrefois saint Benoît avait bâti un monastère et l’avait affermi en faisant régner parmi ceux qui l’habitaient la charité fraternelle. La suite nous confirma qu’il s’agissait bien de l’expédition patronnée par l’abbé Mummolus, exécutée par le moine Aigulphe et quelques compagnons. Force détails du récit montrent combien cette entreprise fut protégée par le Ciel. Ainsi, l’emplacement de la sépulture est révélée à l’un des frères au cours d’un rêve après trois jours de jeûne. Silvania, dont tu connais la délicieuse impertinence, interrompit sa lecture pour me dire qu’elle aussi aurait des visions après trois jours de jeûne. Je te livre la finale afin que tu puisses goûter la fraîcheur de l’écriture : on mit le précieux fardeau [les corps de Benoît et de Scholastique]sur un cheval, qui le porta sans aucune fatigue, malgré la longueur de la route à parcourir. Ni les forêts ni les sentiers étroits et escarpés ne purent faire obstacle aux pèlerins, qui attribuèrent à saint Benoît et à sainte Scholastique l’heureuse issue d’un tel voyage. Ils arrivèrent ainsi sans encombre en France, dans un monastère nommé Fleury. C’est là que les deux corps saints reposent en paix, en attendant la résurrection glorieuse, et ils y comblent de bienfaits ceux qui y prient, par leur intercession, Dieu le Père par Jésus-Christ son Fils, qui vit et règne avec lui dans l’unité du Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.

Des échos de cette histoire sont-ils parvenus chez toi ? En attendant ta réponse, que les extraits de cette Brevis narratio (tel est l’intitulé du document) te tiennent en joie.

Bacchus

[1] Après ce transfert l’abbaye de Fleury s’appellera Saint Benoît sur Loire.

[2] La date de cette translation varie selon les historiens : 653, selon Mabillon, 655 pour Dom Chazal, 660 pour les bénédictins du XVIIe siècle. La mention, faite par Bacchus, du pape Vitalianus dont le pontificat s’exerça de 657 à 672 conforte le choix de l’année 660.

[3] C’est à partir de la deuxième moitié du VIe siècle que la chancellerie papale commence à authentifier ses documents, selon leur importance, d’un sceau (« bulla »)de plomb, d’or ou d’argent.

[4] Bacchus s’inquiète à tort, il n’y aura pas de bulle à ce sujet.

[5] Ces lignes sont sans doute extraites du « Cathemerinon » ou « Livre d’Heures » du poète Prudence ( 348-415/425).