Entretien avec... fr. Xavier BATLLO
jeudi 10 octobre 2013
par Cécilia BELIS-MARTIN

Frère Xavier Batllo, vous nous avez donné une riche et suggestive communication sur Marcel d’Ancyre et le risque qu’il pouvait y avoir d’en appeler à l’empereur lors du dernier colloque de La Rochelle consacré aux « Pères de l’Eglise et l’exercice du pouvoir ». Mais rappelez-nous qui est Marcel d’Ancyre ?

Marcel, évêque de la ville d’Ancyre en Anatolie (l’actuelle Ankara), est né probablement vers 280 et devint évêque d’Ancyre alors qu’il était encore assez jeune, puisqu’il présida un synode dans cette ville en 314. Par ailleurs, il vécut particulièrement vieux pour l’époque, puisqu’il mourut en 374. C’est surtout lors du concile de Nicée, en 325, que Marcel apparaît au premier plan de la scène, puisqu’il s’oppose aux défenseurs d’Arius et appartient ainsi au parti victorieux des débats. Cependant, assez rapidement, la doctrine théologique de Marcel suscite de graves inquiétudes en Orient et de nombreux évêques l’accusent de propager à nouveau l’hérésie modaliste.

Si Marcel d’Ancyre semble ainsi associé à cette dérive théologique que l’on appelle le modalisme, cette école théologique a ses champions au IIe et IIIe siècle plutôt en Occident. Comment Marcel d’Ancyre se rattachait-il à ce courant de pensée ?

Il est vrai que de nombreux témoins du modalisme se situent en Occident, qu’il suffise de citer Sabellius à Rome ou Praxeas en Afrique du Nord au cours du IIIe siècle, mais cette dérive théologique était aussi présente en Orient, comme en témoigne l’affaire dite des deux Denys, en Égypte, toujours au IIIe siècle, au cours de laquelle l’évêque Denys d’Alexandrie dut se défendre contre des opposants d’orientation modaliste. Il importe surtout d’évoquer ici la figure assez obscure de Paul de Samosate, qui devint évêque d’Antioche en 260, fut condamné par un synode en 268 et qui est présenté par Eusèbe de Césarée comme un précurseur de Marcel d’Ancyre. Assurément, cette affirmation peut n’être qu’une attaque polémique, afin de discréditer Marcel en le rattachant à un évêque dont la doctrine fut condamnée. Quoi qu’il en soit, ces différents théologiens se révèlent des témoins importants d’une approche du mystère trinitaire qui insiste avant tout sur l’unicité de Dieu et qui reflète une tradition théologique de l’Église assez différente de celle défendue par exemple par Origène, plus porté à souligner la distinction des hypostases (des personnes). Si Marcel se situe donc dans ce courant de pensée que l’on peut appeler modaliste, il faut souligner que sa théologie reste très particulière et se réduit difficilement aux enseignements des théologiens évoqués précédemment ; la mise au clair des positions de Marcel ainsi que sa place dans la tradition de l’Église demeurent ainsi des questions débattues qui divisent toujours les chercheurs.

Plusieurs fois vous avez fait allusions aux « Eusébiens » dans votre communication. Qui sont ces fameux « Eusébiens » qui donnent l’impression d’être les « bêtes noires » d’Athanase d’Alexandrie ?

En fait, l’expression « Eusébiens » est moderne et veut simplement traduire la tournure employée par les textes de l’Antiquité, qui parlent plutôt de ceux oi peri Eusebion, ceux de l’entourage d’Eusèbe, évêque de Nicomédie ; parmi ceux-ci figurait un autre Eusèbe, l’évêque de Césarée. Les « Eusébiens » désignent donc un groupe d’évêques dont le meneur, pour ainsi dire, était Eusèbe de Nicomédie. Personnellement, je trouve l’expression « Eusébiens » assez piégée, dans le sens où elle pourrait laisser croire à l’existence d’un groupe bien organisé, homogène et de même orientation doctrinale arienne. Il semble pourtant qu’il en soit autrement. D’une part, ce groupe des « Eusébiens » est assez difficile à identifier exactement et Athanase n’est pas toujours cohérent lorsqu’il en mentionne les membres dans ses œuvres. De ce point de vue, le témoignage de Marcel d’Ancyre est précieux, puisque le recoupement de ses affirmations avec celles d’Athanase permet de discerner quelques « Eusébiens » certains des années 325-340 : les deux Eusèbes (de Nicomédie et de Césarée), Paulin d’Antioche et Narcisse de Néronias. Par ailleurs, ce groupe d’évêques ne saurait présenter une véritable homogénéité doctrinale, dont la tête pensante serait l’évêque de Nicomédie, et il serait encore plus inexact de le qualifier d’arien. Certes, Arius avait cherché le soutien d’Eusèbe de Nicomédie dès le début du conflit théologique et les « Eusébiens » étaient fort réticents devant la formulation doctrinale de Nicée, à leur goût d’orientation dangereusement sabellienne, mais ils n’en acceptaient pas pour autant les positions d’Arius. L’accusation d’arianisme portée contre eux remonte en fait à Athanase, dont les ouvrages polémiques ne doivent pas être lus sans esprit critique : les « Eusébiens » étaient effectivement les « bêtes noires » d’Athanase non seulement théologiquement, suite à leurs réticences devant la formule de Nicée, mais aussi canoniquement, en raison du soutien qu’Eusèbe de Nicomédie apporta aux Mélitiens d’Égypte, avec lesquels Athanase était en violent conflit.

Comment en vient-on à s’intéresser ainsi à Marcel d’Ancyre quand on est un jeune moine bénédictin ?

C’est toute une histoire ! Ma thèse doctorale portait sur les conflits trinitaires du IVe siècle, mais ceux d’une époque plus tardive (les années 370-380) ; il m’est rapidement apparu que les multiples courants doctrinaux de cette période plongent leurs racines dans les développements trinitaires qui suivirent directement Nicée, et Eusèbe de Césarée tient ici une place importante. Une étude d’Eusèbe en tant que théologien et non comme historien m’a paru alors nécessaire, d’autant plus que les travaux en langue française sur ce sujet sont assez rares. Je pensais donc, initialement, entamer une traduction française du traité d’Eusèbe De ecclesiastica theologia. Or, et c’est fondamental, ce traité d’Eusèbe veut répondre aux positions de Marcel (Eusèbe le dit lui-même dans la lettre dédicace qui ouvre le traité) et il m’a paru dangereux de me plonger tout de suite dans l’examen de la théologie d’Eusèbe sans connaître les positions de celui qu’il veut réfuter, positions qu’Eusèbe expose longuement dans son ouvrage précédent, le Contre Marcel. Voilà donc l’origine de mes recherches sur la théologie de Marcel d’Ancyre.

De façon plus large, puis-je me permettre de vous demander ce que représentent la lecture et l’étude des Pères dans la vie monastique aujourd’hui ?

Notre Bienheureux Père St Benoît recommande dans sa Règle la lecture assidue des Pères, car il estime que leurs enseignements sont des chemins très sûrs pour « atteindre notre Créateur » (ut recto cursu perveniamus ad creatorem nostrum, RB 73, 4). En langage moderne, on dirait que les Pères sont des maîtres de vie spirituelle, et de fait : on ne se lasse jamais de les lire et relire, ils alimentent notre quête du Christ puisqu’eux-mêmes étaient des passionnés de Dieu. Leur ardeur à scruter les Écritures, à en chercher le sens, à sonder les mystères du Créateur tout en en respectant la transcendance, leur zèle à témoigner de leur foi tout en restant ouverts au monde qui les entoure, tout cela ne peut laisser indifférent. La lecture des Pères de l’Église constitue ainsi un élément essentiel de notre vie monastique, que nos jeunes frères novices apprennent à cultiver dès leurs premières années au monastère.

Vous préparez l’édition et la publication du « Contre Marcel » pour la collection des Sources Chrétiennes. Un travail de longue haleine ?

C’est le moins qu’on puisse dire … d’autant plus qu’il n’existe actuellement aucune traduction du Contre Marcel (à part une traduction latine – assez mauvaise – qui remonte au XVIIe siècle). Heureusement, le texte critique du Contre Marcel a été déjà bien établi grâce aux travaux de deux savants allemands, E. Klostermann et G. Hansen. Il ne reste plus, pour ainsi dire, qu’à rédiger l’introduction, les notes et surtout à faire la traduction ; celle-ci est presque achevée, mais il me faut la relire et la perfectionner, ce qui demande toujours beaucoup de temps. Ce travail me plaît beaucoup et nourrit chaque jour ma vie monastique.

Merci frère Xavier Batllo.