Turbulences intérieures et menaces incendiaires
vendredi 15 octobre 2010
par Annie WELLENS

Bessus ami, les dernières lignes de ta missive ont suscité en moi un tourbillon de « pensées » que n’auraient pas manqué de diagnostiquer avec rigueur nos Pères du désert, et parmi eux, plus précisément, le grand cartographe spirituel Evagre le Pontique. Tu me demandes (sans doute pour te sentir réconforté quant au tumulte de ton propre esprit) si je ne vis pas moi-même quelque conflit, tout en m’avouant le plaisir que tu prends à la tempête de la Dormition, si je peux oser cette formule qui rejoint ton oxymore concernant ta « délicieuse inquiétude ».

Alors que j’ouvrais le livre d’Evagre, Sur les pensées, pour y trouver les remèdes prescrits par celui qui recevait sa thérapie du « Christ Médecin », une feuille manuscrite s’en est échappée où je reconnus la transcription d’une homélie de notre bien-aimé Grégoire le Grand qui m’avait été envoyée par un ami romain, vingt ans après la naissance au ciel du pontife. Je fus saisi, toutes proportions gardées, par les similitudes de sa lutte intérieure avec les nôtres (car, oui, je te le confesse : je me reconnais dans les tentations que tu me décris). Délivré par ma lecture, je m’empresse de t’offrir quelques lignes restauratrices, en attendant qu’un jour soient rassemblées tant les œuvres de notre docteur, que toutes celles de nos Pères dans la foi des siècles précédents. D’aucuns y travaillent déjà, telles des abeilles besogneuses, et je peux même te confier, sub secreto, qu’une appellation générique réunit de nombreux suffrages : le beau nom de « Sources Chrétiennes ».

Mais n’anticipons pas davantage ce qui prendra peut-être des siècles pour advenir, et lisons ensemble ce qui s’offre à nous aujourd’hui, en cette homélie grégorienne commentant une phrase du prophète Ézéchiel, « Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël » : Parce que je suis faible, moi aussi, je me laisse quelque peu entraîner aux discours inutiles, et je me mets à parler volontiers sur des sujets que j’avais d’abord écoutés de mauvais gré ; et là où cela m’ennuyait de manquer au silence, je trouve plaisir à m’étendre. Quel « guetteur » suis-je donc, qui ne me tiens pas posté sur la montagne de l’efficacité, mais plutôt gisant dans la vallée de la faiblesse ? Mais le créateur et rédempteur du genre humain est assez puissant pour me donner, malgré mon indignité, et la noblesse de la vie et l’efficacité de la prédication, car c’est pour son amour que je me consacre totalement à sa parole.

J’en viens maintenant à mon propre tourment heureusement guéri par la lecture de Grégoire. Alors que ma Silvania avait mis en œuvre des réjouissances familiales pour fêter mon dies natalis, et que nous commencions à goûter cet admirable vin blanc né sur les pentes du Vésuve, et nommé « Lacryma Christi », voici que s’invita au repas celui que nous voulions résolument éviter, l’infernal cousin qui, si la métempsychose existait, ne pourrait que se réincarner en perroquet. Je t’en avais dressé le portrait l’année dernière, en omettant cette caractéristique supplémentaire : chrétien de fraîche date, il pérore de manière prosélyte, incite tout un chacun à l’ascèse en pillant la table des autres, et ne supporte aucune allusion aux auteurs païens.

Silvania réclama le silence, souhaitant m’adresser un discours de circonstance, et je peux te dire que j’attendais beaucoup de son enjouement, seul capable d’équilibrer le sérieux pesant de l’homme qui est, hélas, mon parent. Mais à peine avait-elle prononcé ces quelques vers du poète Martial chantant justement la qualité du vin que nous buvions : Bacchus aima ces collines plus que ses collines natales de Nisa, que l’enragé du verbiage bondit en hurlant : « Fille d’Ève ! Honte sur toi, négatrice de ta foi ! Apprends que depuis l’obscène Martial (qu’il brûle en enfer !) nous avons fait des progrès dans la véritable connaissance, et nous savons désormais que les vignes du Vésuve nous viennent des larmes de Dieu qui pleura en reconnaissant, dans le golfe de Naples, un morceau du ciel arraché par Lucifer pendant sa chute. » C’est alors que je ne pus retenir ma langue : « Tu fabriques une nouvelle mythologie, mais sans les qualités littéraires de Martial ! ». Mon diabolique cousin fit mine de s’évanouir et réclama du vin pour se remettre, ce que je lui refusai au nom de la fidélité à l’ascèse dont il s’enorgueillissait tellement. « Je t’évite un grand péché, tu peux me remercier » lui dis-je pour en finir, ce qui entraîna la franche hilarité d’abord de Silvania, puis des autres convives. Il se retira dignement, non sans décocher une dernière flèche incendiaire : « On devrait brûler les mauvais livres ! », et le regard enflammé qu’il jeta sur ma bibliothèque me mit la mort dans l’âme. Heureusement, un « Lacryma Christi » rouge remit de l’ordre dans la hiérarchie de nos idées et de nos sentiments. Qu’il nous soit donné d’en boire bientôt ensemble.

Bacchus