Rencontre avec... Martine DULAEY
mardi 10 novembre 2009
par Cécilia BELIS-MARTIN

Martine Dulaey, nos amis internautes en parcourant la page d’accueil du site Caritaspatrum ont pu découvrir – pour ceux et celles qui ne vous connaissaient pas, votre appartenance à l’EPHE. Quel institut ou université se cache derrière ce sigle mystérieux et quel est votre propre champ de recherche au sein de cet institut ?

L’EPHE, comme l’EHESS qui en est issue, fait partie de ce qu’on appelle au Ministère « les grands établissements » d’enseignement supérieur, comme les Ecoles françaises de Rome, d’Athènes ou d’Extrême-Orient, ou encore le Collège de France. La Section des Sciences Religieuses a été fondée en 1886, quand on a voulu remplacer l’ancienne Faculté de Théologie de la Sorbonne par une Ecole où l’on dispenserait un enseignement des religions qui soit objectif et scientifique. La moitié des douze Directions d’Etudes de l’époque concernait le christianisme. Aujourd’hui, elles sont près de soixante ; l’ambition de l’Ecole est de couvrir l’ensemble des religions du monde, et de ce point de vue, notre établissement est tout à fait exceptionnel en Europe et même dans le monde. Tous ceux que cela intéresserait peuvent consulter le site de l’EPHE : www.ephe.sorbonne.fr

Le cadre dans lequel je travaille est Histoire et doctrines du christianisme latin (Antiquité tardive). Le titulaire du poste - on parle chez nous de Direction d’Etudes (DE), et non de chaire - est désormais le Prof. Michel-Yves Perrin, car, depuis cette rentrée, je suis « émérite », ce qui signifie dans notre jargon que j’ai atteint l’âge de la retraite, tout en étant encore pour quatre ans à l’Ecole responsable de mes doctorants et de travaux divers.

A l’EPHE, quelles sont donc les Directions d’études qui concernent l’univers des Pères de l’Eglise, leurs productions littéraires et/ou le monde de l’Antiquité tardive ? Et par rapport aux recherches universitaires, y a-t-il une spécificité de votre questionnement ?

La patristique grecque est représentée par M.-O. Boulnois (DE : Patristique et histoire des dogmes) ; le domaine syriaque par M.-J. Pierre (Christianismes orientaux) ; l’univers des apocryphes par J.-D. Dubois (Gnose et manichéisme). Qui s’intéresse à l’univers religieux de l’Antiquité tardive trouve une DE intitulée Théologies et mystiques de la Grèce antique et de la fin de l’antiquité et une autre consacrée aux Religions de Rome et du monde romain. Il faudrait encore citer les enseignements sur les Origines du christianisme et sur le monde de la Bible, ainsi que les trois DE concernant le christianisme dans le monde byzantin.

Notre spécificité par rapport aux recherches qui se font à l’Université n’est pas tant dans le questionnement que dans le champ couvert, à la fois plus large et plus restreint. Plus large, car il déborde les frontières des disciplines universitaires ; à l’EPHE, nous avons souvent une double ou triple formation (philologie, archéologie, histoire de l’art, philosophie ou théologie…). Plus restreint aussi, car à l’Université, même quand on est spécialiste d’un domaine, il faut faire beaucoup de cours « généralistes » ; pour ma part, j’y ai enseigné la civilisation romaine et à peu près tous les auteurs de la littérature latine, beaucoup plus que le christianisme ancien. A l’EPHE, comme l’indiquent les intitulés des DE, chacun a un domaine très spécialisé, et la religion, souvent trop peu enseignée à l’Université, est au centre des enseignements et de la recherche. Ce ne sont pas les méthodes qui ont changé pour ceux d’entre nous qui étaient auparavant professeurs d’Université quand ils sont venus à l’EPHE, mais leur champ d’application. Si la naissance des premières communautés chrétiennes s’est constituée autour de la réception de textes fondateurs et de leur explicitation, vous nous avez alertés toutefois sur d’autres modes de transmission. A ce titre nous vous devons un remarquable petit ouvrage appelé « Des forêts de symboles », l’initiation chrétienne et la Bible [1]. Comment est né un tel projet ?

Il est la suite de quinze années de cours à l’Université de Nantes. Dans le cadre d’un cours intitulé Religions de l’antiquité que j’assurais en partenariat avec une collègue traitant de la mythologie grecque, je devais parler du christianisme ancien à un public qui, dans bien des cas, n’avait jamais lu un Evangile, et qui, en ces années-là, n’était pas toujours réceptif : le seul nom de christianisme leur donnait des boutons à plusieurs ! J’arrivais de Rome, après un doctorat d’archéologie à l’Institut Pontifical d’Archéologie Chrétienne, avec quelques diapositives des catacombes romaines dans mes réserves. J’ai eu l’idée de partir des sujets qu’elles illustraient (Noé, Jonas…) pour remonter aux textes qui en étaient la source : la Bible et les commentaires des premiers siècles chrétiens. Cela intéressait les étudiants (et même la secrétaire qui tapait les dossiers de textes), et j’ai pu mesurer tout ce qu’avec cette méthode un étudiant qui ne savait rien du christianisme en début d’année pouvait avoir appris en un an. J’ai compris plus tard que je ne faisais rien d’autre qu’imiter la méthode des Pères de l’Eglise, dont les enseignements au peuple reposaient très largement sur les images et les figures bibliques. Quand on m’a demandé pour Le Livre de Poche un ouvrage sur le christianisme ancien, j’ai tout de suite pensé à reprendre le type de travail qui plaisait à mes étudiants.

Tout dernièrement, avec d’autres collèges et amis, vous venez de proposer une nouvelle traduction des Commentaires des Psaumes d’Augustin [2] dans le cadre de la Bibliothèque augustinienne. Traduire le Maître d’Hippone est toujours une aventure. Quels fruits ou quelles découvertes en retirez-vous personnellement ?

Le projet concernant les Enarrationes sur les Psaumes est vaste, car il y a plus de deux mille pages de latin… Le deuxième volume est sous presse, un troisième est achevé, et deux autres sont en passe de l’être. Nous visons à donner non seulement une traduction accompagnant le texte latin, mais un appareil d’introductions et de notes qui permette au lecteur de se familiariser avec les propos d’Augustin. L’exégèse des anciens est en effet déconcertante au premier abord, mais elle est passionnante quand on a appris à la lire.

Les fruits de l’entreprise sont divers. Je pourrais parler d’abord de l’amitié et de l’entr’aide que cela fait naître entre les collaborateurs des différents volumes, qui sont d’âges divers ; cela ferait plaisir à Augustin, qui avait le génie de l’amitié ! Par ailleurs, la lecture d’Augustin ne laisse pas indemne. Il est difficile de n’être pas touché par l’honnêteté intellectuelle de cet homme, par le sérieux de sa quête intellectuelle, menée avec opiniâtreté dans des circonstances qui ne furent pas plus favorables que les nôtres. Sa volonté constante d’être vrai devant Dieu et devant les hommes, son désir de Dieu qui ne faiblit pas jusqu’au dernier jour sont une invitation à entrer dans la danse. En tant que professeur, je suis aussi très sensible à ses extraordinaires qualités pédagogiques : il a l’art d’expliquer les questions les plus difficiles à un public mêlé, pour se faire comprendre même « de ceux qui ont l’esprit plus lent », selon l’expression qu’il utilise souvent. Je trouve très émouvant de voir ce grand esprit, qui est un des génies de l’humanité, se mettre en quatre pour tâcher d’élever quelque peu l’esprit et l’âme d’ouailles souvent médiocres. Je crois que tous ceux qui travaillent sur Augustin vous diront comme moi que cet homme mort au Ve siècle est devenu pour eux un ami très proche.

Vos prochains travaux vont conduiront-ils plutôt vers la mise en lumière de nouveaux textes ou encore de textes anciens à revisiter, ou bien vers de nouvelles explorations à mener dans les forêts des symboles ?

Je ne sais pas si je viendrai à bout de l’édition des commentaires d’Augustin sur les psaumes, mais ils vont occuper une bonne partie de mon temps dans les années qui viennent. Je suis également en train de finir deux volumes pour la collection Sources Chrétiennes : les homélies sur la Bible de Grégoire d’Elvire, évêque espagnol de la fin du IVe s., et les manuels exégétiques d’Eucher, un moine de Lérins devenu évêque de Lyon dans la première moitié du Ve s. J’ai aussi en chantier un livre sur les larmes dans l’antiquité chrétienne, et diverses recherches de détail croisant textes et images, comme dans les deux petits livres de la collection Livre de Poche : sur Pierre, sur Samson etc. Mes promenades dans les forêts de symboles sont loin d’être achevées, et je suis toujours heureuse d’y entraîner d’autres randonneurs, savant ou moins savants !

Merci Martine Dulaey.

[1] Martine Dulaey, Des forêts de symboles, l’initiation chrétienne et la Bible, Ier-VIe siècle, Le Livre de Poche, 2001.

[2] AUGUSTIN, Les Commentaires des Psaumes (17-25), par M. Dulaey, avec I. Bochet, A.-I. Bouton-Touboulic, P.-M. Hombert, E. Rebillard, Bibliothèque Augustinienne 57/B, traduction, introduction, notes et notes complémentaires, Paris, 2009.