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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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dimanche 20 septembre 2020
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Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil. (3/3).
dimanche 5 janvier 2020
par Antoine WELLENS
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- Cela peut sembler lyrique mais la nécessité impitoyable qui a maintenu et maintient sur les genoux les masses d’esclaves, les masses de pauvres, les masses de subordonnés, n’a rien de spirituel ; elle est analogue à tout ce qu’il y a de brutal dans la nature. Et pourtant elle s’exerce apparemment en vertu de lois contraires à celles de la nature. Comme si, dans la balance sociale, le gramme l’emportait sur le kilo. Et le pire dans tout cela c’est que l’oppression exercée par la machine de l’État se confond avec l’oppression exercée par la grande industrie ; cette machine se trouve automatiquement au service de la principale force sociale, à savoir le capital, autrement dit l’outillage des entreprises industrielles. Ceux qui sont sacrifiés au développement de l’outillage industriel, c’est-à-dire les prolétaires (mais oui n’ayons pas peur des mots), sont aussi ceux qui sont exposés à toute la brutalité de l’État, et l’État les maintient par force esclaves des entreprises.

- Oui enfin l’État, l’État, l’État n’est plus ce qu’il était… Il courbe lui aussi l’échine face aux entreprises… Toi-même tu disais que sur le marché du travail, l’ouvrier se vend au patron ; mais, quand il a franchi le seuil de la fabrique, il devient l’esclave de l’entreprise.

- Mais je persiste et signe… Aristote l’admettait quand il posait pour condition à l’émancipation de tous les hommes l’apparition « d’esclaves mécaniques » qui assumeraient les travaux indispensables ; et c’est, en somme, cette vue d’Aristote qui sert de base à la conception marxiste de la révolution. Cette vue serait juste si les hommes étaient conduits par le désir du bien-être, si les exigences insensées de la lutte pour le pouvoir laissaient seulement le loisir de songer au bien-être.

- Oui, il faudrait pour éviter cela que les spécialistes, ingénieurs et autres, aient suffisamment à cœur, non seulement de construire des objets, mais de ne pas détruire des hommes. Non pas de les rendre dociles, ni même de les rendre heureux, mais simplement de ne contraindre aucun d’eux à s’avilir. Pour cela, il faut qu’il y ait autour de chaque personne de l’espace, un degré de libre disposition du temps, des possibilités pour le passage à des degrés d’attention de plus en plus élevés, de la solitude, du silence. Il faut en même temps que la personne soit dans la chaleur, pour que la détresse ne la contraigne pas à se noyer dans le collectif.

Et Simone reprit du vin et la parole : si tel est le bien, il semble difficile d’aller beaucoup plus loin dans le sens du mal que la société moderne, même démocratique. Une usine moderne n’est peut-être pas très loin de la limite de l’horreur. Chaque être humain y est continuellement harcelé, piqué par l’intervention de volontés étrangères, et en même temps l’âme est dans le froid, la détresse et l’abandon.

- Vous avez raison lui dis-je doucement : Il faut à l’homme du silence chaleureux, on lui donne un tumulte glacé…

- Parfaitement dit ici Simone se rallumant encore une cigarette et essuyant une larme intempestive de solidarité. Si des réformes efficaces étaient accomplies, cet obstacle disparaîtrait peu à peu. Bien plus, le souvenir de l’esclavage récent et les restes d’esclavage en train de disparaître seraient un stimulant puissant pour la pensée pendant le cours de la libération. Une culture ouvrière ou salariale a pour condition un mélange de ceux qu’on nomme les intellectuels – nom affreux, mais aujourd’hui en mérite-t-on un plus beau ? – avec les travailleurs. Il est difficile qu’un tel mélange soit réel. Mais la situation actuelle y est plutôt favorable je crois tant il faut trouver n’importe quel travail pour survivre… Tant on se sent tous pillés de nos ressources vitales.

- Bon alors il faut une bonne révolution pour mettre le système à plat dis-je crânement en trinquant avec elle !

Simone fut sans appel à mon égard : t’écoutes, t’écoutes, mais tu n’entends pas… Elle finit son verre cul-sec… La conclusion c’est que rien de tout cela ne peut être aboli par une révolution ; au contraire, tout cela doit avoir disparu avant qu’une révolution puisse se produire ; ou, si elle se produit auparavant, ce ne sera qu’une révolution apparente, qui laissera l’oppression intacte ou même l’aggravera. Car rien ne permet d’affirmer aux ouvriers, aux salariés, aux chômeurs qu’ils ont une mission, une « tâche historique », comme disait Marx, qu’il leur incombe de sauver l’univers. Il n’y a aucune raison de leur supposer une pareille mission plutôt qu’aux esclaves de l’antiquité ou aux serfs du moyen âge. Comme les esclaves, comme les serfs, ils sont malheureux, injustement malheureux ; il est bon qu’ils se défendent, il serait beau qu’ils se libèrent ; il n’y a rien à en dire de plus.

Puis après un silence à couper au couteau elle acheva cette lettre comme un couperet : être libre et souverain, en qualité d’être pensant, pendant une heure ou deux, et esclave le reste du jour, est un écartèlement tellement déchirant qu’il est presque impossible de ne pas renoncer, pour s’y soustraire, aux formes les plus hautes de la pensée. Sur ces mots elle disparut, mais pas complètement…

Une présence tenace persiste en moi ainsi qu’une menace oppressante au-dessus de moi…

Et les nuages qui s’agglutinent au loin n’ont jamais été aussi beaux à pleurer !

Antoine Wellens

NB en forme de PS ou PS en forme de NB : Ce texte a été écrit à partir des nombreux ouvrages de Simone Weil dont principalement L’enracinement, Causes et réflexions sur la liberté et l’oppression sociale, L’amitié, Journal d’usine, édités dans le recueil Œuvres complètes de Simone Weil aux éditions Quarto dont je recommande particulièrement et la lecture et la méditation…