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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
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vendredi 25 septembre 2020
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Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil. (3/3).
dimanche 5 janvier 2020
par Antoine WELLENS
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Simone fit une pause de sociétaire puis reprit de manière étrangement théâtrale : et avec des canons, des avions, des bombes, on peut répandre la mort, la terreur, l’oppression, mais non pas la vie et la liberté. Avec les masques à gaz, les abris, les alertes, on peut forger de misérables troupeaux d’êtres affolés, prêts à céder aux terreurs les plus insensées et à accueillir avec reconnaissance les plus humiliantes tyrannies, mais non pas des citoyens.

- D’accord dis-je en lui emboîtant le pas… Avec la grande presse, la télévision, internet, on peut faire avaler par tout un peuple, en même temps que le petit déjeuner ou le repas du soir, des opinions toutes faites et par là même absurdes, car même des vues raisonnables se déforment et deviennent fausses dans l’esprit qui les reçoit sans réflexion ; on ne peut avec ces choses susciter même un éclair de pensée.

- Et sans usines, sans armes, sans grande presse on ne peut rien contre ceux qui possèdent tout cela. Et il en est ainsi hélas pour tout. Je reste persuadée que les moyens puissants sont oppressifs, les moyens faibles sont inopérants.

- Mais pourtant vous disiez que même une force personnelle et infinitésimale pouvait à coup sûr changer les choses ? Il y tout de même des organisations, des syndicats, des garde-fous à tout cela…

- Je t’assure, et tu excuseras au demeurant ce tutoiement que tu m’imposes à ton endroit, que toutes les fois que les opprimés ont voulu constituer des groupements capables d’exercer une influence réelle, ces groupements, qu’ils aient eu nom partis ou syndicats, ont intégralement reproduit dans leur sein toutes les tares du régime qu’ils prétendaient réformer ou abattre, à savoir l’organisation bureaucratique, le renversement du rapport entre les moyens et les fins, le mépris de l’individu, la séparation entre la pensée et l’action, le caractère machinal de la pensée elle-même, l’utilisation de l’abêtissement et du mensonge comme moyens de propagande, et ainsi de suite.

- Alors, si je te suis bien chère Simone, l’unique possibilité de salut consisterait dans une coopération méthodique de tous, puissants et faibles, en vue d’une décentralisation progressive de la vie sociale.

- Oui, mais l’absurdité d’une telle idée saute immédiatement aux yeux. Une telle coopération ne peut pas s ‘imaginer même en rêve dans une civilisation qui repose sur la rivalité, sur la lutte, sur la guerre.

- Tu es bien défaitiste, je pense qu’aujourd’hui, il pourrait bien arriver que les financiers, les spéculateurs, les actionnaires, les collectionneurs de sièges d’administrateurs, les rentiers, tous ces parasites petits et grands, soient un beau jour balayés. Cela pourrait bien aussi s’accompagner d’événements violents dis-je, les yeux pleurant de gaz lacrymogène que venaient d’envoyer gratuitement sur les familles jaunes et chantantes la brigade de CRS…

- Oui, cher Antoine, mais comment croire que ceux qui peinent en esclaves deviendront, du coup, des citoyens dans une économie nouvelle ? D’autres qu’eux seront les bénéficiaires de l’opération, tu ne penses pas ? Moi oui, car chez ceux qui ont subi trop de coups, comme les esclaves, cette partie du cœur que le mal infligé fait crier de surprise semble morte.

- Mais elle ne l’est jamais tout à fait, non ?

- C’est vrai, tu as raison de me poser ma question, mais je crois qu’elle ne peut plus crier. Elle est établie dans un état de gémissement sourd et ininterrompu. Mais même chez ceux en qui le pouvoir du cri est intact, ce cri ne parvient presque pas à s’exprimer au-dedans ni au-dehors en paroles suivies. Le plus souvent, les paroles qui essaient de le traduire tombent complètement à faux. Cela est d’autant moins évitable que ceux qui ont le plus souvent l’occasion de sentir qu’on leur fait du mal sont ceux qui savent le moins parler.

- Je sais, je sais que mon agilité langagière fait de moi quelqu’un qui a le vocabulaire de la classe dirigeante…