L’ascension du Mont Ventoux, un « copié-collé » de celle du Crêt Pourri, ou : Pétrarque a-t-il plagié Bacchus ?
lundi 15 août 2016
par Annie WELLENS

L’émerveillement démultiplié que je viens de vivre au cours d’une journée de marche en compagnie du moine bibliothécaire de Saint-Oyend est assombri par un nuage de regret, Bessus ami, celui de ton absence. J’aurais aimé que le familier du Golfe des Pictons où la terre dispute l’horizon à la mer s’initie en notre compagnie à de nouveaux paysages, de la descente vers les Gorges de l’Abîme à la montée vers le sommet du Crêt Pourri [1].

   

Au plus bas, l’abîme avec Dieu pour support, des colonnes comme des leviers, des promontoires et des rochers aux solides fondements, comme le chante une hymne de Columba [2]. Et, de là, les hauteurs qui nous appellent et orientent notre lente remontée à l’ombre d’ une forêt de hêtres. La lumière nous happe lorsque nous en sortons, mais ce n’est pas tant son excès qui nous immobilise que le fait d’être saisis par le paysage. Nous ressentons intensément l’abondance de la vie en contemplant une multitude de vaches et de chevaux qui habitent cette vaste étendue d’ herbe grasse parcourue par de multiples cours d’eau. « C’est comme au commencement du monde » murmurons-nous ensemble. Ensuite, pendant que nous progressons lentement sur le sentier, seules des exclamations, ponctuées d’un geste de la main désignant l’objet de notre admiration étonnée, brisent notre silence. J’entends l’écho d’un sermon d’Augustin d’Hippone évoquant les moissonneurs ou les vendangeurs émerveillés par leur travail : ils renoncent à articuler des mots, et ils éclatent en cris de jubilation. Ce cri est un son manifestant que le cœur enfante des sentiments qu’il ne peut exprimer. Et à qui cela convient-il mieux qu’au Dieu inexprimable ? [3]. Si je n’étais si piètre chanteur, nul doute que j’entonnerais un Alleluia grégorien, suivi du « Jubilus », la vocalise sans paroles qui prolonge le dernier « a ».

Nous fîmes halte au sommet. Pendant que j’admirais tout cela, tantôt ayant des goûts terrestres, tantôt élevant mon âme à l’exemple de mon corps, je voulus regarder le livre des Confessions du même Augustin, présent de ton amitié, que je conserve en souvenir de l’auteur et du donateur, et que j’ai toujours entre les mains. J’ouvre ce bréviaire d’un très petit volume, mais d’un charme infini, pour lire ce qui se présenterait, car que pouvait-il se présenter si ce n’est des pensées pieuses et dévotes ? Je tombai par hasard sur le dixième livre de cet ouvrage. Le frère bibliothécaire, désireux d’entendre de ma bouche quelque chose de saint Augustin, se tenait debout, l’oreille attentive. J’atteste Dieu et celui qui était présent qu’aussitôt que j’eus jeté les yeux sur le livre, j’y lus : Les homme s’en vont admirer les cimes des montagnes, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, les circuits de l’Océan, les révolutions des astres, et ils se délaissent eux-mêmes. Je fus frappé d’étonnement, je l’avoue, et priant le frère, avide d’entendre, de ne pas me troubler, je fermai le livre. J’étais irrité contre moi-même d’admirer maintenant encore les choses de la terre, quand depuis longtemps j’aurais dû apprendre à l’école même des philosophes des gentils qu’il n’y a d’admirable que l’âme pour qui, lorsqu’elle est grande, rien n’est grand. Alors, trouvant que j’avais assez vu la montagne, je détournais sur moi-même mes regards intérieurs, et dès ce moment on ne m’entendit plus parler jusqu’à ce que nous fussions parvenus en bas. Et pourtant, le sommet n’avait rien perdu de son charme ni le ravin de son éclat.

Que le Silence éloquent de notre Dieu nous garde.

Bacchus

Selon la coutume maintenant établie, la transcriptrice de cette correspondance se permet une inclusion motivée par l’importance de la découverte : éprouvant un sentiment de déjà-lu en transcrivant le paragraphe précédent, elle mit en œuvre une recherche littéraire procédant par analogie. Quel ne fut pas son étonnement en découvrant que François Pétrarque dans la relation qu’il fait à Denis Robert de son ascension du Mont Ventoux. reproduit le texte de Bacchus, de « Pendant que j’admirais… » à « parvenus en bas ». Seule différence : Pétrarque a remplacé le « frère bibliothécaire » par son frère de sang, Gérard, mais ce dernier était également moine. Et, dernier trouble délicieux, dans la phrase ultime : le sommet n’avait rien perdu de son charme ni le ravin de son éclat, résonne comme l’écho de la « phrase culte » de Gaston Leroux, dans « Le mystère de la chambre jaune » : le presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat. Autant nous pouvons penser que Pétrarque, grand familier d’archives, connaissait la correspondance de Bessus et Bacchus, autant nous pouvons douter que Gaston Leroux en fût familier. « Emprunt » (pour demeurer courtois), d’un côté, hasard ou providence de l’autre.

[1] Pour rappel, l’abbaye de Saint-Oyend, dans le massif du Jura, appelée à l’origine monastère de Condat, est connue aujourd’hui sous le nom de l’abbaye de Saint-Claude.

[2] Il s’agit ici, non pas de Colomban, mais d’un autre Irlandais, Columba (deuxième moitié du VI ème siècle), connu sous le surnom de « Columcilla », la « Colombelle d’Eglise ». Il en avait déjà été question dans une des premières lettres de Bessus [voir sur le site la lettre n° 11 mise en ligne le 1er septembre 2009].

[3] Augustin d’Hippone, Commentaire sur le psaume 32.