L’Aquitaine et les nouvelles donnes de la fin du IVe siècle.
samedi 10 novembre 2018
par Pascal G. DELAGE

L’ESSAIMAGE CHRETIEN EN AQUITAINE PREMIERE

Nous pouvons suivre la progression de la christianisation de l’Aquitaine à travers des indices archéologiques dont nous verrons qu’ils sont très ténus, des informations de type littéraire glanées dans des textes de la fin de l’Antiquité ou encore par la mention des souscriptions des évêques aux différents conciles tenus à partir de l’époque de Constantin (306-337), le premier empereur chrétien. A l’aide de ces différents indices, nous pouvons dresser la carte des premiers évêchés de l’Aquitaine. S’il est évident qu’il y a eu des chrétiens dans une cité avant que ne nous soit connu un évêque, la nomination d’un évêque manifeste que nous avons à faire à une communauté stable, organisée et surtout pérenne. Les interruptions de successions épiscopales sont très rares dans l’Antiquité même si nous n’avons pas forcément conservé les listes complètes. Il en ira autrement pour notre région à l’époque des carolingiens qui fut une des époques les plus tragiques de l’histoire de l’Aquitaine.

Le plus ancien évêque attesté pour notre province est Orientalis de Bordeaux qui participe au concile d’Arles en 314. Cette information est assez logique, le christianisme étant une religion urbaine dont on peut suivre la diffusion le long des grandes voies de communication de l’Antiquité. Or Bordeaux est à la croisée de deux grandes axes qui unissent d’une part le monde méditerranéen à la Bretagne, et d’autre part, le monde ibérique à la frontière germanique où réside alors l’empereur. Un seul autre évêque de Bordeaux est connu par la suite, à la fin du IVe siècle, mais c’est un très grand personnage, Delphinus. C’est un évêque bâtisseur, missionnaire, qui participe aux grands conciles de son époque, en relation épistolaire tant avec le grand Ambroise de Milan qu’avec un Paulin de Nole. Ce dernier est un très haut personnage de l’aristocratie sénatoriale, une des fortunes les plus importantes de l’empire. Il est aussi d’origine bordelaise. A la suite de son baptême en 389 à Bordeaux des mains de Delphinus, Paulin décida avec son épouse Théresia de renoncer au monde et tous deux se retirèrent en Italie, à Nole près de Naples, pour y mener la vie des servii Dei (« serviteurs de Dieu »). C’était la première fois qu’un sénateur rompait de façon aussi ostentatoire avec son rang. L’affaire eut une répercussion extraordinaire dans tout l’empire.

Après Bordeaux, c’est le siège de Poitiers qui sort des brumes de l’histoire vers 350 avec Hilaire, un Père de l’Eglise, qui, pour s’être opposé à l’hérésie arienne, a été exilé par l’empereur en Phrygie. Il en reviendra vers 362 et installe alors un de ses disciples, Martin, dans une villa près de Poitiers à Ligugé. C’est là que Martin fondera la première communauté monastique d’Occident. Je note juste que le troisième successeur d’Hilaire, aux alentours de 400, se nomme Anthemius. La crise arienne nous fait connaître deux autres évêques de la région, Phoebadius d’Agen qui s’illustra contre l’hérésie arienne au concile de Rimini en 359, et Paternus de Périgueux qui fut destitué au concile de Paris en 362 pour avoir soutenu cette même hérésie, mais nous dit Hilaire « il était un peu fou »… Le premier évêque d’Angoulême connu par les sources littéraires, est Dynamius vers 405 (mentionné par Paulin de Nole) et il est également question à la même époque d’un évêque à Bazas qui demeure anonyme pour nous. Ajoutons pour être complet que seules les très grandes villes, les métropoles, avaient reçu leur premier évêque seulement au milieu du IVe siècle : Nantes (Similius), Angers (Defensor), Tours (Litorius), parfois même plus tard, vers 470 pour Clermont (Urbicus) ou Le Puy (Evodius). Probablement que seule l’Eglise de Toulouse eut un évêque au milieu du IIIe siècle (Saturninus), ce qui est encore logique, le christianisme progressant comme nous l’avons vu par capillarité le long des grands axes de communication à partir des ports méditerranéens. Mais aucune information ne nous est donnée pour la cité de Saintes.

   

LES NOUVELLES DONNES DE L’EMPIRE CHRETIEN

Un faisceau d’indices concordants nous fait penser qu’il n’y a pas d’évêque à Saintes au moins avant 390. Quand Martin descend à Bordeaux en 384 pour participer à un concile, il est hébergé dans une grande villa suburbaine à Nieul-les-Saintes et non dans la domus épiscopale de la cité (Des vertus de saint Matin, 4, 31). Sensiblement à la même époque, un très grand seigneur bordelais, Ausone, qui a été consul, ministre et précepteur de l’empereur Gratien (assassiné en 383), passe la fin de l’hiver dans sa propriété « sous les murs de Saintes » (Ep. 8, 8-9). Or il rentre à Bordeaux pour participer à la grande fête des chrétiens, la vigile pascale, ce qui nous amène à conclure qu’Ausone est soit un paroissien très attaché à son clocher, soit plus probablement qu’il n’y a pas de service liturgique régulier dans la capitale des Santons à cette époque. Ajoutons pour faire bonne mesure que Paulin de Nole lorsqu’il veut évoquer les grandes figures chrétiennes qui veillent sur sa province, ne mentionne que Martin de Tours et Delphinus de Bordeaux (Carmen 18). Or un tel zélateur du culte des martyrs n’aurait pu passer sous silence le martyre d’Eutrope s’il l’avait connu.

Il n’a pas pu le faire parce qu’il n’ y a pas eu de martyrs en Gaule à l’exception notable des martyrs de Lyon en 177 et de la possible exécution des évêques Saturninus de Toulouse et Paul de Narbonne lors de la persécution de Dèce en 250. Or au IIIe siècle, l’ouest de la Gaule n’a pas encore été touché par l’évangélisation, pas plus qu’il ne le sera au début du siècle suivant comme le rappelle Sulpice Sévère, le disciple et biographe de Martin de Tours, un autre Bordelais. Il y a bien eu la grande persécution déclenchée par l’empereur Dioclétien de 304 à 311 mais le prince qui règne sur la Gaule, Constance Chlore, le père de Constantin, s’est contenté de faire détruire les églises(bâtiments) existantes. Ce prince est païen mais il s’est refusé à faire couler le sang. Probablement sous l’influence de sa seconde femme, la Syrienne Théodora, qui, elle, était chrétienne comme la propre épouse de Dioclétien d’ailleurs. Fâcheuse initiative de Théodora qui va priver la Gaule de martyrs et qui obligera les évêques gaulois comme Victrice de Rouen ou Delphinus de Bordeaux à se tourner vers l’Italie ou l’Orient pour obtenir les précieuses reliques qui protégeront églises et cités.

Probablement que l’Europe ne connut pas des mutations culturelles et religieuses plus fortes que celles du IVe siècle avant notre propre époque. Au début du siècle, les chrétiens sont hors-la-loi (jusqu’à l’édit de Galère en 311). En effet, à la fin de ce même IVe siècle, ce sont les adeptes des cultes traditionnels qui sont privés de leur temples et de leur liturgie quand, en 392, l’empereur chrétien Théodose Ier supprime complètement les cultes païens et la liberté de les pratiquer (C.T. 16, 10, 12). L’empereur, plutôt tolérant venait de faire face à une nième usurpation dans laquelle les ténors du paganisme s’étaient engagés corps et âme. L’empereur en avait déduit une équation très simple : païens = opposants. Cette interdiction du paganisme eut une autre conséquence qui nous intéresse directement. Les cultes traditionnels avaient en autres fonctions de concilier les dieux en faveur du prince et de l’empire car il est impossible d’imaginer à cette époque-là un pouvoir politique qui ne soit pas garanti par le religieux. Si l’on ferme les temples dans toutes les cités de l’empire, il faut logiquement établir des évêques à la tête de toutes les cités pour y garantir la paix du Ciel. Le début du Ve siècle va voir ainsi le doublement des sièges épiscopaux en Gaule, ce qui ne veut pas dire que les populations deviennent chrétiennes, loin s’en faut.

   

DES TRACES ET DES SIGNES

Même si en matière de croyances religieuses, il faut être très prudent pour interpréter les résultats de recherches archéologiques, nous observons qu’un cimetière comme celui des « Champs Rougis » à Muron (près de Surgères, Charente Maritime), daté du IVe siècle, ne présente pas de trace de présence chrétienne, pas plus que le mausolée aristocratique détruit lors de la construction de l’A10 non loin de Lozay. Toutefois une épitaphe datant du 5 mai 374 signale l’inhumation d’une chrétienne du nom de Mustella à Saintes dans une nécropole où prendra place un siècle plus tard la memoria de l’évêque Vivien (vers 470 ?). C’est la plus ancienne inscription chrétienne du diocèse de Saintes. Un peu plus tardive, la première inscription chrétienne d’Angoulême est aussi dédiée à une femme, Basilia (CIL 12, 118). Même phénomène pour Bordeaux avec l’épitaphe de Domitia, une Trèvire inhumée là au milieu du IIIe siècle (CIL 13, 63), une telle coïncidence reflétant probablement l’importance des femmes dans la nouvelle religion. Signalons encore l’épitaphe d’un couple à Civaux dans la Vienne, « Aetenalis et Seruilla in Deo » inhumés auprès d’un baptistère rural consacré aux saints Gervais et Protais (donc après 386 comme nous allons le voir).

La mention du baptistère de Civaux nous renvoie encore à la grande pauvreté des vestiges archéologiques chrétiens conservés dans notre région pour cette époque si l’on fait exception du baptistère Saint-Jean à Poitiers. Mais il faut bien voir que toute création d’évêché s’accompagne nécessairement d’un programme immobilier même modeste, à savoir : la cathédrale, le baptistère et la domus episcopae. L’action de l’évêque peut aussi être relayée par des notables ou des aristocrates chrétiens, généralement bien plus fortunés que lui. Ainsi sur le diocèse de Bazas, Paulin de Nole fait bâtir une église funéraire à Langon pour y abriter la sépulture de ses parents, église dédiée aux saint Gervais et Protais. Rien de similaire n’a été trouvé à Saintes ou dans le diocèse. Les vestiges de la première cathédrale sont très probablement à chercher sous l’actuelle église Saint-Pierre de Saintes, les édifices chrétiens étant remarquablement stables géographiquement. Je signale toutefois la découverte en 1994 d’un bâtiment qualifié de chrétien par son inventeur, J. Fr. Buisson, sur le flanc sud du capitole de Saintes et daté par lui de la fin du IVe ou début Ve siècle. Malheureusement la fouille n’a pas été publiée.

En progressant ainsi, pas par pas, en tenant compte de diverses disciplines historiques et en nous appuyant sur des précédents dûment étayés, nous pouvons arriver à dire deux ou trois petites choses qui ont quelque consistance. Un exemple : lorsqu’une nouvelle cité est créée à la fin du IVe siècle, comme celle de Grenoble au détriment de Vienne, cette cité est dotée en même temps d’un évêque. Or c’est pratiquement à la même époque qu’est créée la cité d’Angoulême au détriment de … Saintes. Elle ne tarda pas non plus à recevoir un évêque. Les traditions locales lui donnent le nom d’Ausonius. Il y a fort à parier qu’il est directement issu de la famille du consul bordelais dont certains membres s’étaient convertis à l’ascétisme chrétien dès le milieu du IVe siècle. Il avait toutes les qualités requises pour être évêque d’une cité d’Aquitaine : cet Ausonius doit être en relation avec le presbyterium de Bordeaux de par son origine familale et les élections des évêques sont dans les mains des métropolitains comme le rappelle un Aquitain du début du Ve siècle auteur du De septem ordinibus ecclesiae. A la même époque, les prêtres bordelais Alithius et Exuperius sont nommés à la tête des évêchés de Cahors et d’Andernos ( ?). Ausonius d’Angoulême pour revenir à lui appartenait à une famille de notables qui continuait à compter dans la vie de la cité bordelaise, et ce milieu familial allait de pair avec une formation de lettré indispensable pour la prédication et le gouvernement de l’Eglise. Mais qu’en est-il d’Eutrope ?