Cornelia Paula Asina
jeudi 25 juillet 2019
par Pascal G. DELAGE

Membre de la gens Aemilia par son père Rogatus, et de la gens Furia par sa mère Blesilla, Paula, qui naquit le 5 mai 347, passait pour descendre tant des Gracques que de Scipion mais encore du roi des rois Agamemnon. A l’âge de 15 ans, vers 363, Paula fut donnée en mariage à Iulianous Toxotius, un païen (comme l’étaient d’ailleurs les parents de Paula eux-mêmes).

Cinq enfants naîtront de cette union, quatre filles et un garçon : Blesilla, Paulina, Eustochium, Rufina et Toxotius. L’époux devait mourir en 379. C’est à ce moment-là que celle qui allait devenir Paula l’Ancienne pour les générations à venir (pour la distinguer de sa petite fille Paula la jeune) décida de se convertir : à la foi chrétienne si elle n’était pas encore baptisée, mais plus sûrement à l’ascétisme, engagement de tout l’être à la suite du Christ justement désigné par le terme de conuersio. Jérôme parle d’un second baptême à propos de la conversion à l’ascétisme. Ce changement radical de vie s’opéra sous l’influence d’une autre grande dame romaine, de quelques années son aînée, Marcella : « Toi, qui la première, as porté l’étincelle à notre foyer, toi qui as encouragé notre zèle par la parole et par le zèle, et telle une poule, as groupé tes poussins sous tes ailes » fera dira plus tard Jérôme à Paula [1] en parlant de Marcella. En 380, Paula transforme sa maison en véritable « église domestique », où la seconde activement sa troisième fille Eustochium qui se destine aussi à la carrière ascétique.

Paula a 33 ans et a déjà été bien éprouvée par la vie : une dizaine d’années auparavant son grand-père Cethegus avait été exécuté et son beau-frère Hymetius condamné à l’exil pour crime (supposé ou réel ?) de haute trahison lors des procès staliniens qui avaient ensanglanté Rome sous Valentinien Ier. Mais après la mort de ce prince, la famille de Paula rentra en grâce et son oncle maternel, Furius Mecius Gracchus, obtint même le poste prestigieux de la préfecture de la Ville fin 376. Le bonheur dura peu, Paula connut donc tôt le veuvage. L’austérité et la prière devinrent la quête quotidienne des matrones de la domus de l’Aventin. C’est alors qu’arriva d’Orient, fin 381, un moine d’origine dalmate, Jérôme, qui ne tarda pas à devenir le secrétaire de l’évêque Damase et l’animateur du cercle spirituel qui gravitait autour de Paula. Sous la férule de Jérôme, la maîtresse de maison, sa fille, Eustochium, rejointes au début de l’année 384 par Blesilla devenue veuve, mais aussi par d’autres aristocrates comme Feliciane, ces femmes donc s’initièrent à la rumination des Ecritures, à l’étude de l’hébreu : Paula pouvait réciter les psaumes dans cette langue ; par ailleurs, ces femmes de l’aristocratie romaine maîtrisaient sans problème le grec. Elles s’appliquaient aussi à pénétrer la pensée de ceux que l’on appellerait bientôt les Pères de l’Eglise. Les textes d’Origène occupaient une très grande part de leurs études, Origène que Jérôme pourfendra sans répit par la suite.

   

Maître en ascétisme, Jérôme multiplie auprès de ses dirigées les directives concernant la mortification, la garde des sens, la lecture et la contemplation, ce qui ne l’empêche pas de se gausser des femmes qui affectent des prétentions d’ascétisme par un curieux effet de mode en ces années 380 : « On peut en voir beaucoup, veuves avant que mariées, dont la misérable conscience n’est protégée que par un vêtement menteur ; à moins que ne les trahissent le gonflement du ventre et les vagissements des enfants, elles vont la tête haute et les pieds frétillants… Elles ont coutume de dire : Tout est pur pour les purs, ma conscience me suffit ! C’est un cœur pur que désire Dieu, pourquoi me priver de nourritures que Dieu a créées pour qu’on en use ? (…) il y a certaines qui défigurent leur visage pour bien montrer qu’elles jeûnent. Aperçoivent-elles quelqu’un ? Aussitôt elles gémissent, abaissent leurs paupières, se couvrent la figure ; c’est tout juste si elles libèrent un œil pour regarder. La robe est grossière, la ceinture de vil tissu, les mains et les pieds sales ; mais l’estomac, lui seul, parce qu’on ne peut le voir, étouffe de mangeaille » [2].

Par de telles railleries, Jérôme s’aliène rapidement une partie des spirituels et même une large partie de la communauté chrétienne de Rome. On critique Paula et son insupportable chapelain. Deux décès en 384 rendirent leur position encore plus critique, celui de Blesilla en octobre, peut-être dû à des pratiques ascétiques excessives dont on rendit bien sûr Jérôme responsable, puis le 11 décembre, mourait Damase, et avec lui disparaissait le protecteur de Jérôme. Les calomnies vont bon train, Paula est très affectée par la mort de sa fille, au grand dam de Jérôme : « Jusqu’ici je t’ai parlé comme si j’admonestais une chrétienne quelconque de la masse. Mais, en fait, je le sais, tu as renoncé totalement au monde ; tu as rejeté et foulé aux pieds ses plaisirs pour vaquer chaque jour à la prière, aux jeûnes, à la lecture. A l’exemple d’Abraham, tu souhaites sortir de ton pays et de ta famille, tu veux abandonner les Chaldéens et la Mésopotamie pour entrer dans la Terre promise. Ta fortune toute entière, tu l’as ou distribuée aux pauvres ou donnée à tes enfants avant ta mort, étant déjà morte au monde. Dès lors, je m’étonne que tu fasses, toi, ce qui semblerait répréhensible chez toutes les autres si elles le faisaient… Si je songe que tu es mère, je ne te blâme pas de pleurer ; si je songe que tu es chrétienne et moniale chrétienne, ces titres excluent celui de mère. Je ne saurais, sans gémir, exposer ce que je vais dire. Tandis que, au milieu du cortège funèbre, on te rapporte chez toi inanimée, voici les murmures qui s’échangeaient dans le public : « N’est-ce pas ce que nous avions dit ? Elle pleure sa fille tuée par les jeûnes parce que faute d’un second mariage, elle n’a pu en obtenir de petits enfants. Cette détestable espèce de moines, qu’attend-on pour les expulser de la Ville, ou la lapider, ou la précipiter dans les flots ? Ils ont séduit cette pauvre matrone. Elle n’a jamais voulu être moniale. La preuve : aucune païenne n’a jamais si bruyamment pleuré ses enfants » [3].

La situation devient difficile pour Jérôme, en juin 385, il est traduit devant un tribunal ecclésiastique. Là il est interrogé sur ses relations avec les dames de l’aristocratie, et tout particulièrement sur celles qu’il entretient avec Paula. Bien qu’acquitté, Jérôme décide de reprendre au plus tôt le chemin de l’Orient. Quelques jours après, il était suivi par Paula, Eustochium et leurs servantes : « Elle descendit au port accompagnée par son frère, ses parents, ses alliés et - ce qui est le plus important encore - ses enfants. Déjà les voiles se gonflaient et le bateau, poussé par les rames, était entraîné vers le large. Le petit Toxotius tendait vers le rivage ses mains suppliantes. Rufina, tout près de se marier, l’adjurait par ses pleurs silencieux d’attendre ses noces. Pourtant, elle dirigeait vers le ciel des yeux sans larmes, dominant ses sentiments envers Dieu. Elle ne voulait rien savoir de la mère, pour se montrer digne servante du Christ Ses entrailles étaient torturées, et elle luttait avec la douleur comme si on lui arrachait ses membres - en cela plus admirable que quelconque, car elle vainquait un grand amour (…). Dédaignant l’amour des enfants au nom d’un plus grand amour de Dieu, elle se reposait sur la seule Eustochium, compagne et de son projet et de sa traversée. Pendant ce temps, le bateau fendait la mer, et alors que tous ceux qui voyageaient avec elle regardaient le rivage, elle portait ses yeux à l’opposé, pour ne pas voir ceux qu’elle ne pouvait pas voir sans tourment. Je l’affirme : personne n’aima ainsi ses enfants, auxquels elle avait distribué tous ses biens avant de partir, se déshéritant sur la terre pour trouver un héritage dans le ciel » [4].

   

Une nouvelle étape de la vie de Paula commençait, un nouveau degré de l’ascèse était franchi qui la conduirait à adopter la vie cénobitique. Pour l’heure, son navire cingle droit sur Chypre, après avoir recueilli à son bord Jérôme lors de l’escale à Regium en Calabre. La petite troupe est l’hôte des évêques Epiphane de Salamine à Chypre et Paulin à Antioche. Puis c’est l’étape obligée en Egypte - comme l’attestent les pérégrinations de deux Mélanie - où Paula et ses compagnes sont accueillies dans les monastères d’hommes, quoiqu’en légifèrent les canons disciplinaires en usage au désert : « La forteresse du Seigneur, la Nitrie, où le nitre très purifiant des vertus lave chaque jour les souillures de beaucoup d’âmes. Elle la visite. A sa rencontre était venu le saint et vénérable Isidore, évêque et confesseur, ainsi que des troupes innombrables de moines, dont beaucoup étaient honorés des ordres du sacerdoce et du diaconat. Elle s’en réjouissait pour la gloire du Seigneur, mais se déclarait indigne de tels honneurs. Pourquoi rapporter les noms des Macaires, des Arsès, des Serapions et des autres colonnes du Christ ? De qui n’a-t-elle pas pénétré la cellule ? Aux pieds de qui ne s’est-elle pas jetée ? A travers chacun des saints, elle croyait voir le Christ et tout ce qu’elle leur donnait c’est au Seigneur qu’elle se félicitait de l’avoir donné. Merveilleuse ardeur, et courage à peine croyable chez une femme ! Oublieuse de son sexe et de sa fragilité corporelle, elle souhaitait d’habiter, ainsi que les jeunes filles qui l’accompagnaient parmi tant de milliers de moines. Et peut-être l’eût-elle obtenu, car tous étaient disposés à l’accueillir, si, plus fort, son désir des Lieux saints ne l’en avait empêché » [5].

Paula revient donc en Palestine, prenant le bateau à Péluse en raison des chaleurs torrides qui sévissaient alors et elle débarque à Maïouma, le port de Gaza. Arrivée en Terre Sainte, Paula réside d’abord à Jérusalem pour pouvoir se consacrer pleinement à la vénération des lieux saints : « Prosternée devant la croix, elle adorait le Seigneur comme si elle l’y voyait suspendu. Entrée dans le tombeau de la Résurrection, elle baisait la pierre que l’ange avait ôté de la porte du tombeau et l’emplacement même où le Seigneur avait reposé, elle y tenait fixée sa bouche, avec foi, comme celui qui a soif des eaux désirées. Que de larmes, combien de gémissements de douleur elle répandit, tout Jérusalem en est témoin ; témoin en est le Seigneur lui-même à qui elle adressait sa prière… Arrivée à Bethléem je l’écoutais me jurer qu’elle contemplait des yeux de la foi l’enfant enveloppé de langes et vagissant dans sa crèche, les Mages adorant Dieu, l’étoile qui brillait au-dessus, la Vierge-mère, le père nourricier empressé » [6], elle y habita une petite maison durant trois ans, le temps de fonder un monastère et un abri pour les pèlerins. Achevé en 389, ce monastère de femmes, proche de l’église et du monastère des hommes, comprenait trois catégories de religieuses rassemblées selon leur origine sociale, et qui vivaient séparément mais célébraient l’office en commun.

A la mort de Paula, le monastère comptait une cinquantaine de sœurs dont le mode de vie s’inspirait - de loin - de la Règle de l’égyptien Pachôme, que Jérôme venait de traduire en latin cette année-là. En 393, éclata la pénible querelle entre Rufin et Jérôme à propos de leur maître commun, Origène. Mais avec qui Jérôme ne s’était-il pas brouillé ? Son caractère ombrageux aurait pu nuire gravement à ses amies, mais la vertu et la sainteté de Paula était telle que Palladius, hostile pourtant à Jérôme (comme tous les proches de Jean Chrysostome d’ailleurs) lui rend hommage dans sa galerie des saintes femmes : « entre autres Paula la Romaine, mère de Toxotius, femme d’une vie spirituelle admirable. Son essor fut entravé par un certain Jérôme de Dalmatie : elle pouvait voler plus haut que toutes, car elle était très douée ; mais il l’encombra de sa jalousie, après l’avoir attiré dans ses vues. Elle avait une fille nommée Eustochia, qui vit encore à Bethléem dans les observances monastiques. Je n’ai pu être moi-même en relation avec elle, mais on dit qu’elle se distingue par la pureté de sa vie » [7]. A l’occasion de sa croisade contre Origène, Jérôme fit donc tant de bruit que l’évêque Jean de Jérusalem excommunia pendant trois ans les deux communautés monastiques de Bethléem. Jérôme fut même menacé d’exil par un rescrit impérial, et Marcella et Paula durent alors probablement faire jouer leurs relations à la cour pour écarter la menace.

   

Ayant accompli un dernier pèlerinage à Nitrie, Paula ne quitta plus Bethléem, correspondant avec ses amis de Rome par l’intermédiaire de Jérôme et se consacrant avant tout à la direction de sa communauté, ce qu’elle faisait avec beaucoup d’humanité : « Le seul privilège qu’on lui connut, c’était de changer sa bonté pour les autres en dureté pour elle-même » [8]. Gravement malade depuis 402, Paula n’avait pas 57 ans quand elle s’éteignit le 26 janvier 404, mais sa santé avait été usée par les rigueurs de la vie ascétique : « Comme si elle se rendait vers les siens, et abandonnait des étrangers, elle murmurait ces versets : « Seigneur, fais aimer la beauté de ta maison et le lieu où réside ta gloire » (Ps 25, 8) et « Qu’ils sont aimés, tes tabernacles, ô Seigneur des vertus ! Mon âme défaille de convoitise pour les parvis du Seigneur » (Ps 83, 2 - 3), et encore « J’ai choisi d’être abaissée dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter dans les tentes des pécheurs » (Ps 83, 11). Elle ferma les yeux comme pour ne plus marquer d’attention aux choses humaines, et jusqu’au moment où elle exhala son âme, elle répétait les mêmes versets, mais j’avais peine à entendre ce qu’elle disait ; puis, mettant son doigt sur sa bouche, elle traçait sur ses lèvres le signe de la croix. Son âme défaillit ; haletante, elle se mourait, impatiente de s’évader, son âme changeait en louange du Seigneur ce râle même par lequel s’achève la vie des mortels » [9]. Ainsi durant la dernière maladie de Paula (visitée par les évêques comme Jean de Jérusalem), Jérôme a été constamment à son chevet, tombant à son tour malade lorsque sa disciple préférée mourut, il lui était pratiquement impossible de poursuivre sa tache de traducteur et d’exégète. Ecrivant à l’évêque d’Alexandrie, il s’excuse : « Cette lettre elle-même, c’est brûlant de fièvre et retenu au lit depuis cinq jours que je l’ai dictée avec trop de hâte… Aussi, je t’en prie, pardonne mon retard : j’ai été tellement abattu par la mort de la sainte et vénérable Paula qu’en dehors de cette traduction, je n’ai rien écrit d’autre jusqu’à présent en matière de science sacrée. Nous avons en effet soudainement perdu, comme tu le sais, notre consolation » [10].

Portée en terre par des évêques, Paula repose tout près de la grotte de la Nativité ; son épitaphe, rédigée par Jérome, rappelle comment en elle s’est opérée la conversion du vieux monde romain : « Celle qu’a engendrée Scipion, que les Paul, ses parents, ont mise au monde, la descendante des Gracques, née de l’illustre lignée d’Agamemnon, gît dans ce tombeau ; ses aînés l’ont appelée Paula. Mère d’Eustochium, la première du Sénat romain, elle a adopté la pauvreté du Christ et la bourgade de Bethléem… Quittant son frère, ses parents, Rome sa patrie, ses richesses, ses enfants, elle est inhumée dans la grotte de Bethléem. Et sur les portes de la grotte funéraire : Abaisses-tu tes regards vers l’étroit tombeau creusé dans le rocher ? C’est la demeure de Paula qui habite les royaumes célestes. Quittant Rome sa patrie, elle a abandonné son frère, ses parents, ses richesses, ses enfants ; la voici inhumée dans la grotte de Bethléem. Ici est ta crèche, ô Christ ; ici les Mages, porteurs de présents mystiques, les offrirent à l’Homme-Dieu. La sainte et bienheureuse Paula s’est endormie le 7 des calendes de février, un mardi, après le coucher du soleil. Elle a été ensevelie le 5e jour des mêmes calendes, Honorius Auguste, consul pour la sixième fois et Aristénète étant consuls. Elle a vécu dans le saint propos cinq ans à Rome, vingt ans à Bethléem. Le total de sa vie a rempli cinquante-six ans, huit mois et vingt et un jours » [11].

[1] Ep. 46, 1

[2] Ep. 32 ; trad. J. Labourt

[3] Ep. 39, 5-6

[4] Jérôme, Ep. 108

[5] Ep. 108, 14

[6] Ep.108

[7] His. Laus. 41 ; trad. Carmélites de Mazille

[8] Ep. 108, 20

[9] Ep 108, 27

[10] Ep. 99

[11] Jérôme, Ep. 108, 33-34