Rencontre avec... Cristian BADILITA
jeudi 10 février 2011
par Cécilia BELIS-MARTIN

Cristian Badilita, vous avez enseigné la langue et la littérature grecque à l’Université de Timisoara et la patristique à la Faculté de Pitesti. Quelle est l’actualité des études patristiques en Roumanie ?

Les orthodoxes roumains se réclament des Pères de l’Eglise, mais leur approche est plutôt démagogique et triomphaliste. La plupart des patrologues roumains qui comptent vraiment sont soit des laïcs, soit des non-orthodoxes, comme, par exemple, deux théologiens baptistes qui enseignent à l’Université « Emmanuel » d’Oradea. Assez paradoxalement, la patristique se portait mieux sous le régime communiste, lorsque le feu patriarche Justin avait créé une collection, « Pères et Ecrivains de l’Eglise » (PSB), où plusieurs auteurs furent traduits et commentés. D’ailleurs, Justin Moïsesco était lui-même un grand connaisseur du christianisme antique. Il avait rédigé, dans les années 30, la première monographie scientifique sur Evagre le Pontique, en grec moderne. Bien qu’orthodoxe moi-même, je me suis formé en tant que patrologue en Occident, à Madrid, avec un disciple du père Orbe, à la Sorbonne et à l’HPHE, ainsi qu’en Italie, dont l’école patristique me semble tout à fait remarquable.

Quels seraient à votre avis les grands défis à relever ou, plus modestement, les chantiers à ouvrir vis-à-vis de cet enseignement des Pères, que ce soit en Roumanie ou en Occident ?

En Occident, je crois qu’il est important de sortir la patristique du cercle, assez « ésotérique », des spécialistes et d’en faire une discipline culturelle à part entière, sans oublier, bien sûr, sa dimension catéchétique, théologique ou exégétique. J’ai beaucoup aimé le livre du Pape Benoït XVI sur les Pères de l’Eglise et je crois que son exemple devrait être suivi. Par contre, dans des pays comme la Roumanie, il faut mettre l’accent sur l’étude scientifique, historique et philologique des Pères, sans parti pris idéologique. Enfin, les écrits des Pères nous interpellent personnellement de façon directe, car la religion chrétienne n’est pas une girouette à la merci de nos humeurs. Plus on est proche des Pères des premiers siècles, plus on est proche du message authentique du Christ vivant.

Est-ce dans cette perspective que vous avez édité avec Charles Kannengiesser ce très beau volume dans la collection Pontus Euxinus intitulé Les Pères de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui [1] ?

En effet, j’aime bâtir des ponts non seulement géographiques, mais aussi entre diverses époques. Les Pères sont actuels par leur « inactualité » même, car tout ce qui est « inactuel » est hors de l’emprise du temps.

L’objet de votre thèse soutenue en 2002 et consacrée aux Métamorphoses de l’Antichrist chez les Pères de l’Eglise (IIe-Ve siècles), Beauchesne, 2005, pourrait paraître, à première vue, assez éloigné de telles problématiques. Mais qu’en est-il réellement ?

Si l’on élimine la dimension eschatologique du christianisme, qu’en reste-t-il ? L’antichristologie est au cœur même de la théologie chrétienne, car celle-ci s’enracine dans l’Histoire, comme l’ont très bien montré un Oscar Cullmann, un Jean Daniélou ou un Henri de Lubac, sur les traces de certains Pères de l’Eglise, tels Origène, Augustin et surtout Irénée de Lyon. L’Antichrist est la personnification du Mal dans l’histoire et les effets de ce mal nous concerne tous.

Le dernier volume que vous venez de publier toujours chez Beauchesne, Patristique et œcuménisme : thèmes, contextes, personnages [2], nous redit la nécessité d’en revenir aux Pères pour imaginer l’avenir de l’Eglise, mais vous nous mettez aussi en garde contre leur « utilisation », naïve ou idéologique. Pourriez-vous nous donner quelques exemples ?

Les orthodoxes reprochent, par exemple, aux catholiques le dogme de l’infaillibilité du Pape, mais ils se plaisent à déformer ce dogme à leur guise. Quand ils parlent de l’infaillibilité ils ne se réfèrent jamais aux circonstances (le fameux ex cathedra), et tout aussi souvent ils confondent primauté, infaillibilité et pouvoir politique. Il suffit de mener une enquête dans la littérature chrétienne antique pour comprendre le rôle qu’a joué l’apôtre Pierre dans la constitution de cette idée de primauté. Autre exemple, en sens inverse. Jean Cassien, l’un de mes « compatriotes », né sur le territoire de la Roumanie actuelle, fut accusé, en Occident, de « semipélagianisme ». Cette accusation me semble à la fois erronée et idéologique. Erronée, voir illogique, car soit on est hérétique, soit on ne l’est pas. La notion de « semihérésie » n’existe pas, au moins dans le cadre d’une logique aristotélicienne. Puis, elle me semble idéologique, car elle a été imposée de manière injuste, pour donner raison à une autre doctrine sur la grâce, qui fut celle d’Augustin. Il faut donc revisiter ce dossier le plus vite possible et remettre en question cette condamnation.

Un ou des projets d’édition en cours ?

En Roumanie, j’organise, en juin 2011, un colloque sur le martyre dans l‘Antiquité chrétienne et au XXe siècle, tandis qu’en France j’aimerais finir un livre sur les biographies juives, païennes et chrétiennes dans l’Antiquité tardive.

Merci, Cristan Badilita

[1] Cristian BADILITA, Charles KANNENGIESSER, Les pères de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui, éd. Beauchesne, 2006, 341 pages.

[2] Cristian BADILITA, Patristique et œcuménisme : thèmes, contextes, personnages, éd. Beauchesne, 2010