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Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les ministères
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Des temps apostoliques à Cyprien de Carthage
dimanche 17 août 2008
par Bruno MARTIN
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Après le Temple

La période qui suit la première guerre juive voit la rupture définitive avec la synagogue, et l’installation dans la durée. Le foisonnement des titres liés à la génération des disciples directs de Jésus disparaît avec eux (les Douze, les Sept) ; les femmes disparaissent durablement de l’horizon du ministère dont la nomenclature se restreint désormais à la dyade episkopoi kai diakonoi / presbuteroi. La principale nouveauté porte sur la notion même d’épiscopè. Dans les textes du Nouveau Testament le terme désigne d’abord la visite de Dieu à la fin des temps, I P. 5, 6 [3]. C’est parce que le jour de ce jugement n’arrive pas que l’Eglise se voit obligée de prévoir la durée et donc de reporter sur des hommes qui vont devenir episcopoi la prérogative divine de l’épiscopé. Ce passage ne se fait pas, semble-t-il, sans des réticences dont on peut deviner des traces dans le chapitre XV de la Didaché : « Elisez-vous des épiscopes-et-diacres dignes du Seigneur, des hommes doux, désintéressés, véridiques et éprouvés, car ils remplissent, eux aussi, près de vous, le ministère des prophètes et des docteurs ; donc ne les méprisez pas » [4]. Ce texte semble bien correspondre à un état des choses dans lequel il y a besoin de justifier auprès des communautés la légitimité d’un nouveau titre, celui d’épiscope-et-diacre, accomplissant un service (leitourgia) aussi important que celui des fondateurs, prophètes et didascales.

La même question fait sans doute le cœur du conflit dont il est question dans la Lettre aux Corinthiens de Clément de Rome. C’est une querelle autour de la notion d’épiscopat, peri to onomatos tès episkopès : « Nos apôtres aussi ont connu par Notre Seigneur Jésus Christ qu’il y aurait querelle au sujet de la notion d’épiscopé. C’est bien pour cette raison qu’ayant reçu une connaissance parfaite de l’avenir, ils établirent ceux dont il est question, et posèrent ensuite comme règle qu’après la mort de ces derniers, d’autres hommes éprouvés leur succéderaient dans cet office » [5]. Nous assistons à la mise en place d’un système institutionnel postulant une nécessaire continuité entre le Christ, les apôtres, et les premiers ministères « nouveaux ». Le scandale du transfert de la notion d’épiscopé, attribut divin, celui de la visite eschatologique, à une fonction exercée par un homme, doit être justifié par cette continuité prévue par les apôtres ( ayant reçu une connaissance parfaite de l’avenir, ils établirent …) ; l’exercice de ce ministère est lui-même légitimé, en quelque sorte, par le fait que ces épiscopoi sont aussi diaconoi ; il semble que ce soit ainsi qu’il faille entendre l’emploi du couple de mots episkopoi kai diakonoi ; il ne signifie peut-être pas encore qu’il y a deux sortes de ministères, celui des épiscopes et celui des diacres, mais que parmi ceux qui exercent le ministère – appelés aussi d’une manière générique les anciens, presbuteroi - ceux qui exercent l’épiscopé sont quand même aussi des serviteurs : évêques mais diacres.

Cette situation – l’existence du ministère de l’épiscopé – est déjà celle que reflètent les épitres à Tite (1, 6-9) et la première à Timothée (3, 1-12) [6] : l’épiscopé est un ministère exercé par une personne au singulier, mais dont les contours restent incertains, tout comme ceux du ministère des diacres – distingués ici de l’épiscope unique. C’est le corpus des Lettres d’Ignace d’Antioche (aux environs de l’an 110) qui impose l’épiscopat « monarchique » et la triade episkopos / presbuteroi / diakonoi [7]. A la fin du second siècle se fixe encore une nouvelle étape de la théorisation du ministère : pour Ignace, qui est « déjà évêque mais pas encore vraiment disciple » (cf. Lettre aux Ephésiens, I, 2), c’est le martyre qui donne sa légitimation ultime à l’exercice de la fonction épiscopale ; avec Irénée, c’est la succession ininterrompue depuis les apôtres qui est le fondement de la légitimité des ministères [8].

Dans le cours de cette même période les femmes, dont le rôle dans la fondation des Eglises peut encore se deviner en filigrane dans le Nouveau Testament [9], disparaissent totalement de l’horizon du ministère ; leur histoire s’inscrit dans d’autres lieux, actes de martyrs, apocryphes, structures des communautés gnostiques ou prophétesses du Montanisme.

 

[3] Cf. aussi en Sg 3, 13, la visite des âmes

[4] Didaché, XV, 1-2

[5] cf. Clément de Rome, Epitre aux Corinthiens, 44, 1-2. Sources Chrétiennes n° 167, 1971. Nous modifions un peu la traduction.

[6] La datation des épitres pastorales est une question complexe et qui ne peut être tranchée facilement. Dans l’hypothèse de l’authenticité paulinienne dans leur intégralité, elle reflèteraient au plus haut l’évolution de la situation des Eglises aux alentours de l’an 67 ; dans une datation plus basse, elles sont le témoin de la situation dans le dernier quart du Ier siècle, la lettre de Clément étant pour elle a peu près sûrement datée des années 95/98

[7] Par exemple Epitre aux Tralliens, II, 1-3 : « Il est donc nécessaire de ne rien faire sans l’évêque ; mais de vous soumettre aussi au presbyterium […] Il faut aussi que les diacres […]plaisent à tous de toutes manières »

[8] Adversus haereses, III, 3, 1-3 ; IV, 26,2 : « c’est pourquoi il faut écouter les presbytres qui sont dans l’Eglise : ils sont les successeurs des apôtres, ainsi que nous l’avons montré, et, avec la succession dans l’épiscopat, ils ont reçu le sûr charisme de la vérité selon le bon plaisir du Père. » Trad. Dom Adelin Rousseau, Cerf, 1984

[9] Lydie à Thyatire, Actes 16 13-15, ou Phoebé à Cenchrées, Rm 16 1-2