Entretien avec... Bruno DUMEZIL
dimanche 25 décembre 2016
par Cécilia BELIS-MARTIN

M. Bruno Dumézil, c’est presque un lieu commun aujourd’hui de comparer la situation actuelle de la société occidentale avec celle de l’empire gréco-romain finissant. Quel degré de pertinence accorde l’auteur des « Racines chrétiennes de l’Europe » [1], des « Gaulois aux Carolingiens » [2] ou encore de la « Reine Brunehaut » [3] à un tel rapprochement ?

À vrai dire, il ne faut jamais poser de question sur l’actualité à un historien. L’histoire ne se répète jamais, ou du moins le contexte se montre à la chaque fois si particulier que les mêmes phénomènes débouchent sur des situations différentes. Un point évident reste qu’à certains moments, la peur du déclin frappe les civilisations. Bien souvent, les causes en sont recherchées à la fois dans une perte d’unité dans la société et dans des perturbations provoquées par des voisins gênants, migrants ou envahissants. Mais le sentiment de déclin ne signifie pas forcément un déclin véritable. Si l’on considère l’histoire française, cette psychose est par exemple très forte autour des années 1870-1900, époque de forte diffusion d’ailleurs des Récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry. Aux Etats-Unis, la peur du déclin est plus particulièrement marquée vers 1920-1930, moment où naît toute une littérature d’imagination autour des barbares. Or, rétrospectivement, on ne saurait parler de périodes de décadence. Et si l’on considère le cas de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, c’est justement la peur du déclin et la volonté de régénération qui a poussé au drame.

Est-ce ce contexte si particulier éclaire l’origine de ce dictionnaire encyclopédique consacré aux barbares [4], ouvrage que vous avez coordonné et auquel se sont associés plus de 140 chercheurs ? Comment et pourquoi un tel projet aujourd’hui ?

Les barbares inquiètent et fascinent aujourd’hui parce qu’ils constituent une double illusion : l’illusion d’un passé lointain, où les peuples européens auraient des racines uniques et indiscutables ; et l’illusion d’une déferlante venue de l’extérieur, de populations dont la culture se montrerait totalement inassimilable. On en revient donc à réfléchir aux Grandes Invasions, en redoutant qu’un tel phénomène se reproduise, et en même temps en se déclarant les héritiers de Clovis… Il ne s’agit pas de récuser ce que nous devons aux mondes anciens, et notamment à un haut Moyen Âge chrétien injustement décrié. Mais la période, mal documentée, doit être traitée avec la plus grande prudence. Par exemple, une lettre de saint Remi, qui a été adressé à Clovis en 481, nous a été transmise dans une seule copie manuscrite, très fautive. Selon la façon dont on comprend la première phrase, on peut y lire que le roi a des Francs a pris le pouvoir selon le droit de la guerre ou qu’il a reçu légalement le gouvernement d’une province romaine. On peut donc en déduire tout et son contraire sur les Grands Invasions. Même l’archéologie est affaire d’interprétation, car rien ne prouve que les guerriers du Ve siècle enterrés avec leurs armes aient été plus violents ou destructeurs que les légionnaires du Ie siècle incinérés sans leur glaive et leur pilum. Souvent, ce sont les archéologues qui ont d’ailleurs décidé implicitement d’identifier tel défunt à un guerrier barbare et tel autre à un pacifique Gallo-romain. En somme, il est parfois bon de faire le point pour rappeler la part de réalité, la part d’hypothèses et la part de mythes dans la façon dont on écrit l’histoire.

En refusant de limiter vos propos sur les Barbares à l’Occident et à l’Antiquité, à quelles perspectives ou questions nouvelles voulez-vous ouvrir vos lecteurs ?

Les grandes civilisations ont toujours besoin du barbare pour se définir elles-mêmes. On a besoin de supposer l’existence de barrières climatiques, de frontières naturelles ou de différences comportementales radicales. Tout ce qui se trouve au-dehors correspond à ce que l’on n’est pas ; et par conséquent, tout ce qui est au-dedans forme un groupe homogène. C’est ainsi que les Grecs du Ve siècle utilisent l’onomatopée bar-bar pour désigner les peuples qui ne parlent pas leur langue : ce faisant, ils n’inventent pas réellement les barbares, qui n’auront jamais aucune unité, même pour Hérodote ou Aristote ; mais ils inventent la Grèce, la rêvent et lui donnent une forme organique quelle n’a jamais eu en réalité. Dans quelques cas, on peut ainsi se demander si le barbare que l’on représente existe vraiment, ou s’il ne sert qu’à justifier une unification politique ou culturelle. Pensons par exemple aux Centaures et aux Amazones, barbares de référence pour les artistes antiques ! Ils n’ont jamais existé. Ceci permet aussi d’interroger les marqueurs de la frontière. Parfois, comme en Chine ou en Egypte pharaonique, une civilisation construit une grande muraille pour se protéger des barbares. Impossible à défendre, elle permet surtout de matérialiser l’espace occupé par les « civilisés ». Mais d’autres solutions sont possibles. Il est ainsi envisageable de classer les étrangers, depuis les frontaliers les plus assimilables jusqu’aux sauvages proches de l’animalité. Paradoxalement, cette entreprise procède assez souvent de conceptions humanistes. Le travail des Jésuites sur les différents terrains de mission a ainsi permis de réduire le champ de la barbarie, puisqu’il permettait d’admettre que des peuples étrangers soient parvenus à des degrés de civilisations comparables à l’Europe.

L’ouvrage comprend près de 600 entrées, d’Abrittus à Zoroastre. On y trouve personnages illustres, lieux de mémoires et peuples en marche sans oublier les articles consacrés aux historiens qui ont exploré au XIXe et XXe siècle ce champ de recherches… il y a même une entrée consacrée à Conan le Barbare ! Mais pas d’entrée par contre au mot « femme ». Sans entrer dans trop de détail, comment procède-t-on pour établir une liste d’entrées qui rende compte de votre projet historiographique ?

Dans un dictionnaire ou une encyclopédie, il y a toujours une part d’arbitraire. Pourquoi telle entrée et pas telle autre ? Dans la mesure où ce travail visait à explorer la construction de l’image des barbares, pour bien montrer qu’il n’y a pas de barbare « objectif », un inventaire à la Prévert est peut-être légitime. Il restait toutefois une contrainte majeure, celle de la cohérence. Or, est-ce qu’il existe un statut unique de la « femme barbare » de l’époque d’Hérodote jusqu’au XXIe siècle ? A-t-elle bénéficié d’ailleurs d’un traitement uniforme par ethnologues et historiens ? L’absence d’unité du sujet interdit de créer une entrée. Quelques fois, on nous a aussi reproché de ne pas avoir développé les concepts de « conquêtes » ou de « migrations », et d’avoir ainsi réduit la violence des phénomènes décrits. Admettons. Mais j’attends encore qu’un auteur se présente pour rédiger en moins de 15.000 signes un article synthétique sur les liens entre les barbares et les migrations sur vingt-cinq siècles d’histoire mondiale ! Mieux valait reporter cela à l’introduction. Somme toute, pour un dictionnaire encyclopédique, l’approche pointilliste garde ses mérites. Quant à Conan, il permet de réévaluer l’importance de la littérature d’imagination actuelle, que l’on traite parfois méchamment de « culture de masse ». Oui, l’heroic fantasy est omniprésente aujourd’hui, tout comme l’étaient dans l’Antiquité les œuvres d’Homère et Virgile qui, eux aussi, ont raconté des histoires de monstres et de barbares. La large diffusion d’une œuvre n’est-elle pas la preuve de son succès, et donc du fait qu’elle entre en résonnance avec les attentes d’une société ?

J’imagine aisément que les réactions ne manquent pas à la parution d’une telle somme. Un peu à brûle-pourpoint, que vous inspire la réception de cet ouvrage ?

L’ouvrage a, dans l’ensemble, été bien reçu par la presse. Nous avons aussi des échos favorables de la part du grand public, y compris des jeunes amateurs d’heroic fantasy ! Il y a une vraie demande de ce côté, peut-être trop négligée par la recherche érudite actuelle. Or, à mon sens, il est toujours dangereux de couper la culture des élites et la culture populaire : ni l’une ni l’autre n’ont à y gagner. Ici, nous avons tenté de faire œuvre d’érudition grand public, ou de vulgarisation savante… Le prix à payer est un volume qui est sans doute trop gros, et qui paraîtra à certains comme une cote mal taillée.

Un prochain ouvrage ou article sur le monde des Mérovingiens ?

Au printemps, une belle exposition sur le royaume d’Austrasie arrive au Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, après avoir été présentée dans l’est de la France. Ce sera sans doute une nouvelle occasion de parler des Mérovingiens au grand public.

Merci Bruno Dumézil

[1] Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe, Fayard, 2005

[2] Bruno Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens, PUF, 2013

[3] Bruno Dumézil, La reine Brunehaut, Fayard, 2008

[4] Bruno Dumézil (dir.), Les Barbares, PUF, 2016