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Des temps apostoliques à Cyprien de Carthage
dimanche 17 août 2008
par Bruno MARTIN
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La typologie de l’évêque « grand prêtre » achève de se fixer avec les premières collections canoniques : La Tradition Apostolique, en dépit de toutes les difficultés que présente la restitution du texte, en est un témoin majeur. L’évêque y possède « l’esprit du souverain sacerdoce » ; il reçoit le pouvoir de « distribuer les charges » [13] : la notion de Kleros, charge spécifique introduisant dans un ordo spécifique est en train d’apparaître. Dans la prière de l’oblation qui suit, il est bien question d’exercer le sacerdoce, ierateuein [14]. Si l’évêque reçoit l’esprit du souverain sacerdoce les prêtres, à l’ordination desquels participe le presbyterium, reçoivent pour leur part l’esprit de conseil ; du diacre enfin il est bien stipulé que son ordination se fait par l’évêque seul, « parce qu’il n’est pas ordonné au sacerdoce, mais au service de l’évêque » [15]. On sait que la restauration liturgique de Vatican II a réutilisé le texte de la Tradition Apostolique comme prière consécratoire de l’ordination des évêques, et que le rétablissement du diaconat comme ordre permanent s’est appuyé sur les textes ci-dessus. Notons cependant que tout n’est pas encore complètement fixé en ce début du second siècle ; le paragraphe de la Tradition qui concerne les confesseurs (de la foi) stipule que « Si un confesseur a été arrêté pour le nom du Seigneur, on ne lui imposera pas la main pour le diaconat ou pour la prêtrise, car il possède l’honneur de la prêtrise de par sa confession ».

La réintégration dans la conception du ministère chrétien du vocabulaire et de la typologie sacerdotale de l’Ancien Testament va être solidifiée autour des années 250 par l’œuvre de Cyprien de Carthage. Le modèle lévitique est désormais employé pour décrire le service de l’autel chrétien ; l’imposition des mains fait entrer véritablement dans un ordo particulier, et l’honneur que confère l’ordination entraîne aussi le droit à un honoraire : « Ceux qui ont l’honneur du divin sacerdoce, et se sont engagés dans les devoirs de la cléricature, ne doivent prêter leur ministère qu’à l’autel et ne vaquer qu’à la prière. Il est écrit : « un soldat de Dieu ne s’engage pas dans l’embarras des choses du siècle, s’il veut plaire à celui qui l’a enrôlé. » [16] La recommandation est faite à tous, mais combien plus doivent-ils rester en dehors des embarras et du réseau des préoccupations profanes, ceux qui, voués à des occupations religieuses, ne peuvent s’éloigner de l’église ni vaquer aux affaires du siècle. Telle est la discipline qu’ont observé les lévites dans l’ancienne loi ; les onze tribus se partagèrent le sol, chacune ayant un lot ; la tribu de Lévi, qui était consacrée au service du Temple et de l’autel, n’entra point dans ce partage. Les autres vaquaient à la culture du sol ; elle, au culte divin uniquement, et pour sa subsistance, les onze tribus lui servaient la dîme des fruits de la terre. Dieu avait voulu que tout fût ainsi réglé, afin que ceux qui se consacraient au service divin n’en fussent point détournés, et forcés de donner leurs pensées et leurs soins à des occupations profanes. C’est la même règle qui est encore aujourd’hui suivie pour le clergé : on veut que ceux que l’ordination a élevés au rang de clercs dans l’Eglise de Dieu ne puissent être détournés en rien du service divin, ni courir le danger d’être engagés dans les embarras et les affaires du siècle ; mais que plutôt, bénéficiaires des offrandes [sportula] des frères, comme d’une sorte de dîme, ils ne quittent pas l’autel et le sacrifice, mais se consacrent jour et nuit des occupations religieuses et spirituelles » [17] Ce texte de Cyprien témoigne d’une évolution radicale de la conception du ministère, bien avant que le christianisme obtienne un statut légal (la lettre se place sans doute juste avant la persécution de Dèce, au début de l’année 250). Elle marque déjà une « professionnalisation » du clergé, avec le principe que celui qui travaille à l’autel doit vivre de l’autel. Elle réintègre surtout dans l’imaginaire symbolique chrétien le modèle vétérotestamentaire des lévites ; à la tribu « mise à part » pour le service divin correspond désormais la classe des clercs, soigneusement séparés des laïcs auxquels incombe les negotia secularia. Il s’agit évidemment d’un modèle idéal. La correspondance de S. Augustin montre qu’un siècle et demi plus tard, en Afrique du Nord, il ne manquait pas de clercs adonnés aux choses du siècle ; un principe restait posé, dont on avait pas encore tiré toutes les conséquences. Une des premières sera le reflux sur le clergé chrétien des exigences rituelles de pureté posées par le Livre du Lévitique, comme nous le verrons plus loin.

 

[13] La Tradition apostolique, édition Sources Chrétiennes, Cerf 1968 ; n°3, « prière du sacre épiscopal »

[14] id., n°4. Dans le latin, adstare coram te et tibi sacerdotium exhibere. Notre prière eucharistique II a préféré retenir la leçon adstare coram te et tibi ministrare (servir en ta présence)

[15] id. n° 7 et 8. [diaconus] non in sacerdotio ordinatur, sed in ministerium episcopi

[16] II Tim. 2, 4

[17] S. Cyprien, Correspondance ; éd. Les Belles Lettres, Paris 1925. Lettre I, I,1.