Romanos le Mélode : plus fort que le son des cloches et des orgues !
mardi 15 décembre 2015
par Annie WELLENS

Ta crèche resplendit déjà / Et la nuit émet une clarté inconnue / Qu’aucune nuit n’altérera plus / Et qui brillera aux cimes de la foi. Bacchus ami, alors que nous nous préparons à fêter prochainement le lever du Soleil de Justice, au cours de l’heureuse nuit de Noël chantée ici par Ambroise, je viens d’être ravi – au double sens d’être emporté avec force et d’être transporté au ciel – par une rencontre à laquelle m’avaient convié Agnebertus, l’épiscope de Mediolanum Santonum [1] et Désiré de Wisigothie, celui du Dioecesis Pictaviensis [2].

   

Connaissant ma passion pour la liturgie et le chantier en cours de mon hymnaire ils souhaitaient prendre mon avis au sujet de plusieurs nouveautés qui pourraient embellir le visage de nos églises. Et, par “églises”, nous entendons d’abord, selon l’esprit de nos Pères, l’ensemble du corps vivant des chrétiens auquel les bâtiments sont ordonnés. Je t’annonce ces nouveautés tout de go (et même “tout de wisigoth” me souffle ma Vera, qui préférerait perdre un ami plutôt qu’un bon mot [3]) : l’installation de cloches, jusque-là utilisées seulement dans les monastères, ainsi que l’usage de l’orgue hydraulique et de la musique instrumentale dans nos offices liturgiques. Agnebertus et Désiré manifestaient un grand enthousiasme en nous expliquant que ces propositions venaient de l’évêque de Rome lui-même [4]. Mais les économes des deux épiscopes s’inquiètent de ces futures dépenses qu’ils taxent de somptuaires, demandent de chiffrer les dépenses et de leur soumettre le budget avant toute décision de commande aux fondeurs de cloches. D’autre part, ils souhaitent mettre en concurrence les fondeurs qui travaillent déjà dans les monastères et la nouvelle catégorie des itinérants qui proposent leurs services directement. Enfin, ils plaident pour démultiplier l’usage monastique oriental de la simandre, cette planche de bois que l’on frappe avec un maillet pour appeler aux offices ou aux repas et qui leur semble beaucoup plus adaptée à leurs moyens financiers. Alors qu’ils repartaient, j’ai entendu l’un des deux économes murmurer à l’oreille de l’autre : “Du train où vont nos épiscopes, tu verras que sous peu ils nous obligeront à organiser des lectisternes ou des sellisternes [5] dans les églises !”.

Sans doute t’étonneras-tu, ami très cher, qu’un tel entretien ait pu me ravir autant. D’autant plus que le projet d’orgue hydraulique et de musique instrumentale fut, quant à lui, suspendu pour une durée indéterminée par les mêmes économes devant lesquels il semble que nos épiscopes se soient inclinés un peu trop facilement. “ Il est vrai que nos voix suffisent pour chanter la louange de Dieu”, telle fut la conclusion du débat. “A propos de louange, continua Désiré de Wisigothie en s’adressant à moi, avez-vous inclus quelques hymnes de Romanos le Mélode dans votre recueil ?”. Je dus confesser que non, pour la bonne, ou plutôt la mauvaise raison que je ne le connaissais pas. “Alors je suis très heureux de vous remettre ce choix de textes. J’ai un ami évêque à Constantinople, qui me les a transmis pour que je les fasse connaître chez nous. Romanos était diacre dans cette ville, il y a un siècle à peu près, et on lui attribue la composition d’un millier d’hymnes liturgiques. Vous n’en avez ici qu’un petit échantillon, dans la langue originale qui est le grec avec traduction en latin.” J’ai remercié abondamment mon donateur, mais ce remerciement continue de s’enfler, tel un torrent, maintenant que j’ai lu l’ Hymne de la Nativité. Écoute :

Aujourd’hui la Vierge met au monde l’Être supra substantiel, et la terre offre une grotte à l’Inaccessible. Les anges avec les bergers chantent sa gloire, les mages avec l’étoile vont leur chemin : car c’est pour nous qu’est né, petit enfant, le Dieu d’avant les siècles .

Bethléem a rouvert l’Éden, allons voir. Nous avons trouvé les délices en un lieu caché, allons reprendre dans la grotte les biens du Paradis. Là est apparue la racine qu’on n’a pas arrosée, d’où a fleuri le pardon. Là s’est retrouvé le puits qu’on n’a pas creusé, où David jadis eut envie de boire. Là une vierge, par son enfantement, a étanché aussitôt la soif d’Adam et la soif de David. Hâtons-nous donc vers ce lieu où est né, petit enfant, le Dieu d’avant les siècles.

Oui, hâtons-nous, Bacchus très cher, nous allons vers Lui en même temps qu’Il nous accompagne.

Bessus

[1] Agnebertus, évêque de Saintes, de 662 à 675.

[2] Désiré de Wisigothie, évêque de Poitiers, de 629 ( ?) à 673.

[3] Bessus fait certainement écho à une expression d’Horace (Satires, 1, 4, 34 sq.).

[4] Il s’agit de Vitalien, pape de 657 à 672. Les dates de son pontificat sont concordantes avec celles des deux évêques cités, et l’on sait qu’il a généralisé l’usage des cloches en Gaule et recommandé en Occident la pratique de l’orgue et de la musique instrumentale.

[5] Les lectisternes (du latin lectisternium, formé à partir de lectus, lit et de sternare, étendre, coucher) sont un rite de la religion romaine consistant à inviter les dieux à un banquet, pour apaiser leur colère. Le rite suit le déroulement des banquets à la grecque. Les statues des dieux sont placées sur des lits de parade ; les déesses peuvent soit partager les lits de parade des dieux, soit être sur des sièges (sellisternes), comme il convient à une personne féminine qui prend part à un banquet.