Marmite bouillante, amitié florissante
lundi 1er décembre 2014
par Annie WELLENS

Une amitié qui peut finir n’a jamais été une véritable amitié [1], tu connais aussi bien que moi, Bessus très cher, cette sentence de Jérôme expert, quant à lui, dans l’art de transformer, au fil des ans et des polémiques, nombre de ses amis en ennemis, tel Origène traité de « vipère » ou Rufin d’Aquilée successivement métamorphosé en « tortue », « porc grognant », et « sinistre corbeau ». La mort de ce dernier n’apaisera pas les humeurs de Jérôme qui énoncera ce qu’on pourrait appeler une oraison funèbre vindicative à son égard : Le scorpion est écrasé sur le sol de Sicile […] et l’hydre aux têtes multiples a fini enfin de siffler contre nous [2].

Pardonne cet effet quelque peu apotropaïque : alors que je veux te parler d’amitié orientée vers l’éternité [3], j’abonde dans le sens de possibles ruptures, comme si je voulais conjurer le risque de ces dernières. Sans doute parce que nous venons d’être comblés, Silvania et moi, bien au-delà de nos mérites et de nos désirs [4], par trois jours de retrouvailles avec des amis de jeunesse, anciens compagnons d’études. Georgius et son épouse Ludia nous ont reçus dans leur demeure à Cemenelum, ville bâtie sur une colline dominant les eaux de Mare nostrum. Les ruines, hélas, abondent dans la cité, et nos amis font partie des rares habitants à ne pas céder à la tentation de la fuite. Voici trois siècles, Cemenelum était florissante au point d’être le siège d’un évêché, mais, progressivement, elle fut supplantée par la croissance de Nikaïa, qui, tout récemment, vient de passer sous la domination lombarde. Ne voulant pas transformer mon épître en étude historique, je n’entre pas dans le détail des étapes précédentes au cours desquelles Nikaïa a subi les invasions des Wisigoths et des Ostrogoths, puis fut réunifiée, comme toute la province ligure dont elle fait partie, avec l’Empire romain d’Orient [5].

Trois moines résident encore à Cemenelum, dans un abri de fortune à l’entrée du cimetière : ils étaient venus dans l’espoir de fonder un monastère [6], mais les événements évoqués plus haut ont contrarié l’entreprise. Georgius et Ludia les soutiennent, et recherchent un abbé bénédictin qui pourrait reprendre le projet avec eux. L’affaire est cependant délicate car il s’agit de religieux transfuges d’un monastère créé par l’Irlandais Colomban dans la vallée de Bobbio, également en Ligurie. Ils étaient en désaccord avec les pratiques pénitentielles de leur Règle. Ce qui ne t’étonnera pas, nous avons, toi et moi, déjà eu maille à partir avec certains disciples trop zélés.

Les orages et les trombes d’eau qui ont accompagné notre séjour nous ont fait goûter davantage encore la quiétude de la maison et la saveur des repas cuisinés par nos hôtes. Ma Silvania s’est empressée de copier diverses recettes de Tuscie [7] dont nous nous sommes régalés, accompagnées par d’excellents vins rouges de même origine. Les conversations, allègres ou graves, ainsi que nos silences, légers ou profonds, manifestaient que notre amitié ne s’était pas refroidie depuis les années de notre jeunesse et gardait une capacité de renouvellement qui nous enchantait. Tant que la marmite bout, l’amitié fleurit, dit un adage, je serais tenté, du moins pour nous, d’inverser l’ordre des mots : c’est l’amitié florissante qui fait bouillir la marmite, pour la plus grande joie des convives désireux de pratiquer l’hospitalité mutuelle.

Que l’Ancien des Jours qui est également l’Ami des Hommes nous bénisse tous.

Bacchus

[1] Bacchus ne donne pas les références. Après recherches, il apparaît que cette phrase est tirée d’une lettre de Jérôme : Ep.3,6.

[2] Ici, extrait du Prologue de son Commentaire sur Ézéchiel.

[3] Réminiscence certaine de l’expression employée par Cicéron dans son De amicitia : les vraies amitiés sont éternelles.

[4] On retrouve ces mots dans une prière actuelle de la liturgie eucharistique catholique : Dieu éternel et tout-puissant, tu combles ceux qui t’implorent bien au-delà de leurs mérites et de leurs désirs. S’il s’agit, là aussi, d’une réminiscence mise en œuvre par Bacchus, cette prière existait donc déjà au VIIe siècle.

[5] Le lecteur aura reconnu la ville de Nice (Nikaïa) et le quartier de Cimiez (Cemenelum). C’est en 641 que la province de Ligurie, alors byzantine, est conquise par le roi lombard Rothari.

[6] Les historiens mentionnent aujourd’hui que le monastère de Cimiez a été fondé au IXe siècle par les bénédictins de l’abbaye niçoise de Saint-Pons. Le projet évoqué par Bacchus jette une lumière nouvelle sur les antécédents de cette fondation.

[7] [« Tuscie » : nom de l’ancien domaine étrusque pendant l’Antiquité Tardive et le Moyen-Âge. Elle deviendra ensuite la Toscane.