Des « astrologues chrétiens » : oxymore ou coquecigrue ?
dimanche 1er septembre 2013
par Annie WELLENS

Tes lignes océaniques sur la paix de Dieu, Bacchus ami, me semblent plus inspirées que les dernières décisions de notre épiscope. Il continue de faire cavalier seul, non seulement en accueillant de plus en plus « d’énergumènes » dans nos églises, mais en souhaitant maintenant y adjoindre des « astrologues chrétiens », expression que j’entends, et je ne suis pas le seul, comme un oxymore, ou plutôt une coquecigrue [1].

Il veut nous persuader que le seul moyen de venir à bout des superstitions astrologiques encore vécues par le peuple de nos communautés est de donner un « statut chrétien » à des praticiens d’augures et de présages. Pensant qu’il ne voyait que la surface et non le fond de la question, je l’ai supplié de relire (mais les avait-il seulement déjà lues ?) les lignes de Jean Chrysostome à ce sujet, dans son « Commentaire sur Isaïe » : Le diable a en effet cherché par tous les moyens à persuader les insensés que la vertu et le vice ne sont pas en leur pouvoir et qu’ils n’ont pas été favorisés du libre-arbitre ; il a voulu réaliser ces deux desseins ignobles, mettre fin à leurs efforts pour pratiquer la vertu et les priver du don éminent de la liberté. Par des augures, par des présages, par l’observation des jours, par la croyance perverse à la fatalité et par beaucoup d’autres moyens, il a inoculé à l’existence humaine cette funeste maladie, la bouleversant totalement [2]. Hélas ! Saint Jean Bouche d’Or n’a pas convaincu notre épiscope, décidément plus proche d’Eusèbe, évêque d’Emèse au IVe siècle, dont Sozomène [3] nous dit qu’il s’adonnait à l’apotélesmatique, cette branche stérile de l’astronomie, bonne à jeter au feu, qui prétend étudier l’influence des astres sur la destinée des hommes.

Pour ne pas déserter le combat, je cherchais d’autres armes chez Origène (nous n’en finirons jamais de remercier Basile de Césarée et Grégoire de Nazianze d’avoir sauvé plusieurs chapitres de son grand « Commentaire sur la Genèse » voué à la destruction par des spirituels insensés) et dans le livre VIII du « Banquet des dix vierges » de Méthode d’Olympe (on y voit Thècle, disciple de Paul, choisir la vie chaste en réfutant le déterminisme astral négateur de la liberté humaine). C’est alors que mon épouse entra en scène, comme elle sait si bien le faire en toutes circonstances : « Tu risques de perdre ton énergie à consulter nos Pères, tout grands et bénis soient-ils. Tu sais mieux que moi – je goûtai au passage l’art très féminin de feindre l’humilité vis-à-vis d’un époux – qu’il te faudrait, de plus, aller voir, sur ce même thème, le traité de Grégoire de Nysse « Contre le Destin », le même titre chez Diodore de Tarse, un commentaire de la Genèse chez Procope de Gaza, sans parler de « La Création du monde » de Jean Philopon. Pourquoi ne consultes-tu pas directement la source essentielle de ces écrivains en lisant Carnéade [4] lui-même qui s’est battu contre la doctrine du destin deux siècles avant la naissance de notre Sauveur ? Notre pasteur, ne serait-ce que par vanité, sera peut-être plus sensible à la dialectique de ce philosophe grec, qui fut si habile à réfuter le fatalisme astrologique que nombre d’auteurs , tant païens que chrétiens, ont repris ses arguments ». Mon épouse effectua une fausse sortie, et revint sur ses pas pour me décocher sa dernière flèche :« Diogène Laërce racontait que Carnéade se plaisait à reconnaître à l’égard d’un prédécesseur que s’il n’y avait pas eu de Chrysippe, il n’y aurait pas eu de Carnéade. Peut-être n’y aurait-il pas de Bessus s’il n’y avait pas de Vera ».

Le Seigneur fait tout pour moi ! Seigneur, éternel est ton amour : n’arrête pas l’œuvre de tes mains. Bacchus ami, loin de moi l’idée de te confondre avec l’auguste Créateur de l’univers auquel ce psaume s’adresse. Mais tu sais que chacun de ceux qui le confessent s’engage à travailler en Lui, avec Lui et par Lui. En relisant ce que tu as « balbutié » comme tu l’écris, sur la paix de Dieu, je ne peux que prier ainsi : « Fasse l’Auteur de la lumière que Bacchus n’arrête pas là l’œuvre de ses mains manifestement créatives quant à leur travail d’écriture ».

Bessus

[1] Jusque-là on attribuait à Rabelais la paternité de ce mot qui signifie une billevesée, une chose inventée, un mensonge. Il raconte dans Gargantua comment Picrochole, vaincu et chassé de son royaume « fut avisé par une vieille lourpidon (sorcière) que son royaume lui serait rendu à la venue des Cocquecigrues ». Grâce à Bessus, nous savons maintenant que le mot courait déjà dans la langue romane vulgaire du VIIe siècle.

[2] Jean Chrysostome, Commentaire sur Isaïe, II,6. Pour les lecteurs d’aujourd’hui : Sources Chrétiennes n° 304, p. 131.

[3] Salaminios Hermias Sozomenos, Histoire ecclésiastique, III,6, Sources Chrétiennes 418, p. 79.

[4] Vera signifiait-elle qu’il existât alors des textes de Carnéade ? Question troublante car les historiens estiment qu’il n’a laissé aucun écrit, et que sa pensée fut transmise par Clitomaque de Carthage qui lui avait succédé à la tête de la Nouvelle Académie d’Athènes.