Caritaspatrum
Accueil du siteCOLLOQUES DE PATRISTIQUE DE LA ROCHELLELes Pères de l’Eglise et les esclaves
Dernière mise à jour :
lundi 10 août 2020
Statistiques éditoriales :
864 Articles
1 Brève
78 Sites Web
68 Auteurs

Statistiques des visites :
1281 aujourd'hui
1850 hier
877087 depuis le début
   
Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil. (3/3).
dimanche 5 janvier 2020
par Antoine WELLENS
popularité : 9%

C’est le problème même du pouvoir… Je pense ici à la phrase d’Alain votre maître : « plus beau que celui qui n’aime pas obéir, celui qui n’aime pas commander » … il faudrait ne pas exercer tout le pouvoir que l’on possède… Ce serait là une vraie vertu, une valeur sacrée à exercer contre le pouvoir…

- Le problème vois-tu, pour être plus précise, c’est qu’il n’y a jamais « pouvoir », mais seulement « course au pouvoir », et que cette course est sans terme, sans limite, sans mesure, il n’y a pas non plus de limite ni de mesure aux efforts qu’elle exige ; ceux qui s’y livrent, contraints de faire toujours plus que leurs rivaux, qui s’efforcent de leur côté de faire plus qu’eux, doivent sacrifier non seulement l’existence des esclaves, mais la leur propre et celle des êtres les plus chers…

- Oui, oui je vois… c’est ainsi qu’Agamemnon immolant sa fille revit dans les capitalistes qui, pour maintenir leurs privilèges, acceptent d’un cœur léger des guerres susceptibles de leur ravir leurs fils. C’est ça ?

- C’est ça dit Simone, approuvant sa propre métaphore théâtrale dans mes lignes. Puis de sa petite voix ferme et de ses doigts jaunis par le tabac, elle poursuivit dans la page : comme le pouvoir qu’exerce réellement un être humain ne s’étend qu’à ce qui se trouve effectivement soumis à son contrôle, le pouvoir se heurte toujours aux bornes mêmes de la faculté de contrôle, lesquelles sont fort étroites. Car aucun esprit ne peut embrasser une masse d’idées à la fois ; aucun homme ne peut se trouver à la fois en plusieurs lieux ; et pour le maître comme pour l’esclave la journée n’a jamais que vingt-quatre heures.

- Sur cet argument là, chère Simone, je pense déjà que pour ne plus se sentir esclave il serait bon de plafonner les salaires ! Que les 24h des dirigeants et ceux des salariés aient enfin quelque chose en commun et ne soient plus une abstraction. Ce serait déjà quelque chose ce temps commun… Mais excuse-moi, je m’égare chère Simone, revenons donc à nos moutons et au panurgisme, c’est-à-dire à la domination collective… Enfin si tu le veux bien…

Simone hocha la tête et le voulut bien, puisqu’elle n’avait finalement pas le choix, esclave elle-même de ma propre écriture et moi-même esclave de sa propre pensée. Elle pencha sa tête et me regarda par-delà l’infini et les verres épais de ses lunettes. Par un renversement étrange, vois-tu, cette domination collective se transforme en asservissement dès que l’on descend à l’échelle de l’individu, et en un asservissement assez proche de celui que comporte la vie primitive.

- Là, grossièrement je vous coupe, vous n’allez pas me faire le coup de c’était mieux avant ???

A son tour, d’un geste sec elle coupa court à mon intervention. Attends, dit-elle… Les efforts du travailleur moderne lui sont imposés par une contrainte aussi brutale, aussi impitoyable et qui le serre d’aussi près que la faim serre de près le chasseur primitif ; depuis ce chasseur primitif jusqu’à l’ouvrier de nos grandes fabriques, en passant par les travailleurs égyptiens menés à coups de fouet, par les esclaves antiques, par les serfs du moyen âge que menaçait constamment l’épée des seigneurs, les hommes n’ont jamais cessé d’être poussés au travail par une force extérieure et sous peine de mort presque immédiate.
- Oui ? Et ?

- Et comme l’homme puissant ne vit que de ses esclaves, l’existence d’un monde inflexible lui échappe presque entièrement ; ses ordres lui paraissent contenir en eux-mêmes une efficacité mystérieuse ; il n’est jamais capable à proprement parler de vouloir, mais est en proie à des désirs auxquels jamais la vue claire de la nécessité ne vient apporter une limite. Comme il ne conçoit pas d’autre méthode d’action que de commander, quand il lui arrive, comme cela est inévitable, de commander en vain, il passe tout d’un coup du sentiment d’une puissance absolue au sentiment d’une impuissance radicale, ainsi qu’il arrive souvent dans les rêves ; et les craintes sont alors d’autant plus accablantes qu’il sent continuellement sur lui la menace de ses rivaux. Quant aux esclaves, ils sont, eux, continuellement aux prises avec la matière ; seulement leur sort dépend non de cette matière qu’ils brassent, mais de maîtres aux caprices desquels on ne peut assigner ni lois ni limites. Dans l’exécution même du travail, la subordination d’esclaves irresponsables à des chefs débordés par la quantité des choses à surveiller, et d’ailleurs irresponsables eux aussi dans une large mesure, est cause de malfaçons et de négligences innombrables.

- Bon, mais tout cela on le sait aujourd’hui… Des mouvements voient le jour un peu partout… Nous pouvons avoir prise sur cela, non ?

- Le pire à mes yeux, me dit Simone un peu lasse, c’est que jamais encore dans l’histoire un régime d’esclavage n’est tombé sous les coups des esclaves.

- Alors là je ne sais pas… Il y a bien eu des révoltes quand même ? Après un court temps dans le temps, Simone reprit : la vérité, c’est que, selon une formule célèbre, l’esclavage avilit l’homme jusqu’à s’en faire aimer ; que la liberté n’est précieuse qu’aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement ; et qu’un régime entièrement inhumain, comme est le nôtre, loin de forger des êtres capables d’édifier une société humaine, modèle à son image tous ceux qui lui sont soumis, aussi bien opprimés qu’oppresseurs. Partout, à des degrés différents, l’impossibilité de mettre en rapport ce qu’on donne et ce qu’on reçoit a tué le sens du travail bien fait, le sentiment de la responsabilité, a suscité la passivité, l’abandon, l’habitude de tout attendre de l’extérieur, la croyance aux miracles. Avec les bagnes industriels que constituent les grandes usines ainsi que les grandes entreprises, on ne peut fabriquer que des esclaves, et non pas des travailleurs libres, encore moins des travailleurs qui constitueraient une classe dominante.