Epanadiplose, Buisson ardent et Troussepinette, ou le retour victorieux de Bessus au jardin
dimanche 1er juillet 2018
par Annie WELLENS

« Jardin » n’était plus d’ailleurs la dénomination adéquate, il s’agissait plutôt d’un espace sauvage où les frênes vivaces de notre marais se disputaient la place avec des pieds de bardane, lesquels, exponentiels aussi bien en largeur qu’en hauteur, distribuaient avec une générosité perverse leurs capitules à crochets (Apulée appelle très justement cette plante dardana, le « dard », ce qui en dit long sur les risques encourus à l’approcher de trop près) [1], sans compter un laurier dont les multiples surgeons auraient pu assurer le couronnement des poètes pendant plusieurs générations. Brochant sur le tout, le lierre et la ronce commune aux épines agressives se déployaient vigoureusement. Ma Vera avait fait le deuil de son potager et considérait désormais ce lieu comme une terra incognita dont elle ne me parlait plus.

Mais il y eut, le mois dernier, ce matin du Lundi de la Grande Semaine [2] où, de la fenêtre de ma bibliothèque, je regardais distraitement le désordre végétal croissant. Et voici qu’une injonction intérieure m’envahit soudainement : « coupe dès aujourd’hui les ronces de ta vie » [3]. Cette métaphore brutale me fit comprendre que je différais le défrichage de mon terrain, non par crainte d’un retour de l’érysipelas, mais parce qu’il me renvoyait l’image d’un désordre intérieur auquel je ne voulais pas m’attaquer. Depuis des semaines, je vivais dans la tiédeur et l’habitude spirituelles, voguant à la surface de moi-même, obstruant les profondeurs du puits d’eaux vives qui m’était dévolu. J’avais oublié le conseil du livre des Proverbes : Bois l’eau de tes sources et de tes puits, et que ta source soit bien pour toi [4]. Origène est venu à mon secours en me rappelant sa douzième homélie sur la Genèse : En vous-mêmes, naturellement, il y a « l’eau vive », il y a les canaux intarissables et les fleuves gonflés du sens raisonnable, à moins qu’ils ne soient obstrués de terre et de déblais. Dans ce cas, ce qu’il vous faut, c’est creuser votre terre et la nettoyer de sa saleté, c’est-à-dire chasser la paresse d’esprit et secouer la torpeur du cœur.

Au cours des deux jours et demi qui me restaient avant l’entrée dans la liturgie du Triduum pascal, je conjuguai, avec effort mais dans une allégresse croissante, le défrichement extérieur et le déblaiement intérieur. Enfin, j’atteignis le fond du jardin et me trouvai face à un somptueux buisson de ronce grimpante. Je me sentis incapable de l’éradiquer, ayant en mémoire la pèlerine Égérie qui, voici trois siècles, redescendait du Sinaï et visitait de nombreux ermitages et une église à l’endroit où se trouve le buisson : buisson qui, aujourd’hui encore, est vivace et porte des pousses[…] C’est de ce buisson que le Seigneur parla à Moïse dans le feu [5]. Récemment, mon ami le moine bibliothécaire de Lucoteiacum, qui a fait lui aussi ce pèlerinage, m’a précisé qu’il s’agissait d’une ronce grimpante [6]. Certes, personne ne m’a adressé la parole du sein de mon buisson, mais le symbole demeure et je le respecte. Par contre, je n’ai pas hésité à couper un prunellier qui lui faisait concurrence, sachant en outre que ma Vera (elle est absente ces jours-ci pour cause de « visitation » auprès d’une jeune cousine enceinte) serait heureuse de récolter les épines noires de ce Prunus spinosa pour les faire macérer dans le vin, selon une recette délicieuse dont elle garde jalousement le secret [7].

Que nos jours s’écoulent dans la joie, que notre foi soit pareille au midi, que notre âme ignore le crépuscule ! [8]

Bessus

[1] Bessus est allé aux sources étymologiques. En effet, le nom vernaculaire bardane vient du latin médiéval bardana, altération du latin tardif dardana.

[2] Le Lundi Saint.

[3] On peut noter que cette métaphore s’exprime sous forme d’un alexandrin aussi parfait et évocateur que le sera celui de Pierre Ronsard, Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

[4] Proverbes, 5,15.

[5] Citation exacte. Cf Egérie, Journal de voyage, Sources Chrétiennes 296, p. 141-143.

[6] Cette assertion est confirmée par Pierre Maraval, dans la note 4, p. 141 du Journal de voyage, op.cit.

[7] Une « recette délicieuse » qui est certainement l’ancêtre de la « Troussepinette », célèbre aujourd’hui dans le Marais poitevin.

[8] Résonance ambrosienne. Peut-être quelques lignes librement citées d’une Hymne pour les Laudes.