Du bréviaire hispano-mozarabe au sang de Jupiter
mercredi 15 juin 2016
par Annie WELLENS

Voici que, dans un grondement sinistre, la cruelle fureur / Du peuple voisin menace de dévaster / Sauvagement nos champs avec des clameurs / Barbares et de massacrer l’agneau comme le loup. Sans vouloir hausser, Bacchus ami, un événement personnel douloureux à la hauteur d’une catastrophe universelle, je trouve dans une Hymne du bréviaire hispano-mozarabe [1] un exutoire pour mon actuelle désolation intérieure consécutive à un ravage extérieur.

Notre maison et notre jardin viennent d’être la proie de malfaiteurs qui ont profité de l’une de nos absences pour forcer les portes, visiter toutes les pièces – le désordre ambiant en témoigne encore – saccager notre potager, vider notre cave et notre poulailler. Ma seule consolation réside dans le fait que les voleurs n’ont emporté aucun livre, se contentant d’éparpiller les codex sur le sol et de dérouler à moitié les rotuli et les volumina dans ma bibliothèque [2].

Ma Vera s’active dans les autres pièces de notre demeure et je ne peux qu’admirer la façon dont elle traverse l’événement. Sans me reprocher mon état de déréliction elle m’encourage à le vivre comme un exercice spirituel : selon elle, notre dévastation domestique nous ouvre à l’horizon eschatologique, nous familiarisant avec l’arrachement ultime de la fin des temps. Elle m’a relu Isaïe annonçant la ruine d’Edom : Toute l’armée des cieux se dissout / Les cieux sont roulés comme un livre / Et toute leur armée tombe,/ Comme tombe la feuille de la vigne, / Comme tombe celle du figuier [3], et l’élargissement de cette prophétie dans le Livre de l’Apocalypse : Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places [4].

Remettre en ordre ma bibliothèque m’aura au moins permis de remettre la main sur une hymne de Commodien de Gaza, le « mendiant du Christ » comme il se nommait lui-même, que je désespérais de retrouver. Elle est, de plus, parfaitement accordée à la thérapeutique eschatologique prescrite par ma Vera : A la fin dernière du monde, la terre exhale sa plainte, / Et, sur la terre, tous les peuples incroyants, / Mais il épargne les demeures de ses saints. / L’univers tout entier n’est plus qu’une flamme, / La terre brûle jusque dans ses profondeurs, les montagnes se liquéfient. / Il ne reste rien de la mer, anéantie par la violence du feu. / Le Ciel périt et cette terre est bouleversée. / Un autre ciel, un ciel nouveau et une terre éternelle sont instaurées. Les images de Commodien sont plus fortes que sa théologie, selon l’estimation du bibliothécaire de Lucoteiacum. Ce dernier m’a, par ailleurs, évité une faute herméneutique d’importance au sujet de « Gaza » : Commodien n’était pas, comme je le pensais, évêque de cette ville de Palestine. L’épithète « gazeus » qu’il s’attribue signifie qu’il était plutôt un « employé du trésor » [5].

Un voisin compatissant nous attend pour le repas du soir. Nous allons goûter, grâce à lui, un vin aux origines étrusques appelé Sangiovese. Nous connaissons suffisamment la foi chrétienne de notre hôte pour ne pas le soupçonner de parodie eucharistique avec ce « sang de Jupiter [6] ». Le jour extérieur décline, mais la lumière intérieure se renouvelle : … Ô Tout-Puissant / L’univers entier est entre tes mains ; / En Toi notre salut, en Toi notre gloire, / Que Tu nous tues ou que Tu nous ramènes à la vie [7].

Bessus

[1] Isidore, évêque de Séville, au cours du IV ème Concile de Tolède en 633 met officiellement en place la liturgie chrétienne mozarabe dans l’Espagne wisigothique. Il est remarquable que Bessus soit déjà en possession d’un tel bréviaire. Cette liturgie sera supprimée en 1080, puis ressuscitée en 1500 par le Cardinal Francisco Ximenes de Cisneros qui réédita ce bréviaire comportant le psautier, un lectionnaire, un hymnaire, un antiphonaire et un homéliaire. Resterait à savoir si Bessus possédait tout ou partie de cet ouvrage. En tout cas, certainement l’hymnaire.

[2] Bien que les livres sous forme de codex aient pris le pas sur les rouleaux depuis le IV ème siècle, on ne s’étonnera pas de ce que Bessus, travaillant à un hymnaire, ait soigneusement conservé des volumina (rouleaux se déroulant horizontalement de gauche à droite) et des rotuli ( rouleaux de parchemin qui se déroulent de haut en bas, réservés à des documents utilisés dans des lectures publiques : texte liturgique ou théâtral, proclamation officielle).

[3] Isaïe, 34,4.

[4] Apocalypse, 6,14.

[5] Un peu surprise par cette interprétation j’ai vérifié le mot « Gaza » dans le dictionnaire Gaffiot. La définition que ce dernier en donne confirme les dires du moine bibliothécaire : 1- gaza, -ae, f. [mot persan], trésor royal [de Perse] : NEP. Dat. 5 ; trésors, richesses : CIC. Off. 2,76.

[6] Le Sangiovese (sang de Jupiter) est le cépage de base du Chianti.

[7] Bessus continue de citer ici l’hymne hispano-mozarabe.