Le Purgatoire, ou l’Enfer climatisé
mercredi 15 juillet 2015
par Annie WELLENS

La missive de ton épouse, Bessus très cher, bien qu’apportant des nouvelles douloureuses concernant ta santé, m’a cependant réconforté. Entends-moi bien : je ne me réjouis pas de ton mal mais du diagnostic rapide qui a déjoué les risques de la terrifiante silentiosa fenestra [1]redoutée actuellement par tant de médecins. Ta thérapeute doit faire partie des lointains disciples d’Asclépiade de Bythinie pour qui le devoir du soignant était de guérir ses malades « sûrement , promptement et agréablement [2] ». Lui-même est mort très âgé, si j’en crois Pline l’Ancien, en chutant dans un escalier. Si cette manière de partir là où nous irons tous fut sans doute « sûre et prompte » je peine à m’imaginer qu’elle fut également « agréable ».

Analogiquement, comment ne pas penser à la nécessité d’ouvrir les fenêtres de notre demeure intérieure afin de laisser la place à l’Esprit purificateur ? La lecture assidue que je viens de faire des 63 trimètres iambiques et des 966 hexamètres qui composent l’Hamartigénie de Prudence m’incite à l’examen de conscience quotidien. Ma Silvania, quant à elle, a rapidement refermé ce livre, le qualifiant, selon ses propres mots, de « grandiloquent, redondant, paroxystique, et abusant des métonymies », tout en me rappelant que tu avais toi-même « sué sang et eau », ainsi parle-t-elle, sur la Psychomachie du même auteur. A l’appui de ses jugements elle me déclama ces quelques vers : … lorsque l’heure lamentable / aura fermé ces yeux, lorsqu’on criera le dernier adieu à ma matière / gisante et que mon esprit mis à nu jouira de ses propres yeux / accorde à mon âme de ne pas apercevoir quelqu’un de la race des brigands [3] hideux...

« La seule évocation qui m’émeut dans ce texte, ajouta-t-elle, est le rappel de cette belle tradition qui nous vient des Romains, celle de la conclamatio. » Je me gardai bien de lui avouer que je n’avais pas décrypté sous les mots le dernier adieu à ma matière, la coutume d’appeler trois fois les défunts en criant leur nom. Ma Silvania, cependant, n’en avait pas terminé avec le malheureux Prudence : « As-tu remarqué les circonvolutions de sa prière ? Il se reconnaît coupable aux yeux de Dieu, indigne de partager avec les bienheureux la lumière infinie et la gloire d’avoir les tempes ceintes de couronnes, mais ne semble pas se résigner à ce que la flamme de l’avide Géhenne le dévore éternellement. Il va donc moduler ainsi sa prière :

Puisque mes souillures corporelles le rendent nécessaire / je consens qu’un feu sinistre me dévore dans l’Averne caverneux / que du moins ses flammes atténuées n’y dégagent que des fumées sans ardeur / que la langueur de leur embrasement attiédisse leur chaleur. Ce souhait d’une climatisation de l’Enfer me réjouit, et je remarque bien qu’il insiste : pour moi, qu’un supplice léger me brûle avec indulgence. »

Je me demande si mon épouse n’est pas une exaltée de la mémoire [4] non seulement pour engranger autant de souvenirs précis sur les personnes et les événements, mais aussi pour sa capacité à pouvoir citer des phrases qu’elle n’a pourtant lues qu’en diagonale. Le silence revenu après son départ, je me prends à rêver théologiquement : la prière du prudent Prudence ne serait-elle pas une incitation à la réflexion sur nos manières de nous figurer l’au-delà ? Pourquoi ne pas « penser » un troisième lieu, entre Paradis et Enfer, qui serait voué à la purification des pécheurs de bonne volonté ?

Certes, nous avons bien le refrigerium, passé de son sens primitif de rafraîchissement physique et moral, à celui de repos et de soulagement exprimant la félicité future, soit provisoire dans le sein d’Abraham, selon le récent Liber sacramentorum Romanae ecclesiae attribué au pape Gélase, soit définitif dans le Paradis, tel que l’entend Tertullien. Quoiqu’il en soit, repos et soulagement provisoires ne vont pas, me semble-t-il, sans « purgation » de notre vie. L’homme vis-à-vis de Dieu n’étant pas auto-nettoyant, pourquoi ne passerait-il pas au « Purgatoire », si j’ose me permettre ce néologisme [5] ?

Mais voici l’heure de la sieste. Que nos esprits, en tout ce qu’ils font, chantent la louange du grand Créateur de la terre qui, en soustrayant le sol du globe à l’envahissement des eaux, a rendu la terre stable [6].

Bacchus

[1] Considérée comme une trouvaille langagière contemporaine, l’expression « fenêtre silencieuse » envahit aujourd’hui nombre de publications médicales pour signifier la période pendant laquelle un virus est présent dans l’organisme mais ne peut être détecté. La transcriptrice de cette correspondance est heureuse de rendre aux médecins du VII ème siècle ce qui leur appartient.

[2] L’expression (Tuto, cito, iucunde) provient d’un passage de Celse (De medicina 3, 4, 1) qui décrit ainsi la méthode empirique d’Asclépiade de Bythinie. Mais Celse ajoute ensuite : il serait souhaitable que cela pût se faire ainsi ; mais il y a presque toujours du danger à trop se presser, et à trop ménager la délicatesse des malades.

[3] Exemple de métonymie : les « brigands » sont mis ici pour les « démons ».

[4] Nous dirions aujourd’hui « hypermnésique ».

[5] Inutile d’insister sur ce « néologisme » qui fleurira abondamment au Moyen-Âge.

[6] Bacchus, sans doute pressé de faire la sieste, omet de citer ses sources. Une des hymnes de Grégoire le Grand pour les Vêpres du mardi semble vraisemblable, sinon attestée.