Esclave, chasse les mouches !
dimanche 1er décembre 2013
par Annie WELLENS

Puer, abige muscas ! Non, Bacchus ami, cette injonction ne fait pas partie de l’hymne liturgique sur laquelle je peine actuellement, me demandant si je dois l’inclure ou non dans mon hymnaire. Je viens de découvrir le Chant des bienfaits du Christ Jésus composé par Flavius Rusticius Helpidius Domnulus [1] au siècle dernier, et ce « carmen », parfois obscur à force d’élégance recherchée de l’écriture, pourrait cependant enrichir notre liturgie pour le temps de l’Avent qui commence.

Alors, me diras-tu fort justement, que viennent faire ici ces premiers mots reprenant un célèbre exemple de grammaire latine : Esclave, chasse les mouches ! ? J’ai honte de te l’avouer, mais ma préoccupation concernant les mouches qui envahissent depuis plusieurs semaines un lieu bien particulier de notre maison devient obsédante. Ce lieu, tu l’auras sans doute deviné, est celui de nos latrines, choisi, semble-t-il, par les envahisseuses pour y mourir par vagues successives. Le pire est qu’il ne s’agit pas de mouches domestiques ( Fannia canicularis, ou la plus commune, Musca domestica) mais de la Stomoxys calcitrans, appelée aussi « la mouche des étables », qui , même agonisante, peut encore nous piquer. Sa piqûre, déjà douloureuse par elle-même, entraîne de surcroît fièvre, infection intestinale et troubles respiratoires [2], tant chez les humains que chez les animaux atteints. Pour l’heure, nous, les humains, sommes indemnes, mais c’est au prix d’une vigilance constante quand nous fréquentons ces lieux dont nous ne pouvons, hélas ! nous passer, la trompette finale n’ayant pas encore retenti pour signifier la transformation de nos corps de chair en corps glorieux [3]. Tertullien a beau me dire, dans son commentaire du Notre Père, que tous les anges et toutes les créatures prient, les animaux domestiques comme les bêtes sauvages, je te confesse éprouver une totale incapacité à voir, ainsi qu’il l’écrit, la forme de la croix dans les ailes de ces mouches quand elles prennent leur envol [4].

L’invasion s’arrêtera sûrement un jour, faute de combattantes, et nous attendons les premières gelées avec impatience, pensant qu’elles contribueront à la disparition des moribondes qui n’en finissent pas de se renouveler. Vera vient de rentrer, frissonnante, du jardin en m’annonçant avec exultation qu’il fait de plus en plus froid, et qu’il lui est revenu en mémoire que le parfum de l’Ocimum basilicum [5] fait partie des odeurs détestées par les mouches.

Elle dresse déjà ses plans et ses plantes aromatiques dans le local infesté. T’ai-je déjà dit que mon épouse est inapte au malheur, quelles que soient les circonstances ? Au passage, elle vient de me conseiller, « analogie de lieu oblige », souligne-t-elle, de relire un passage de L’Ordre de notre Augustin bien-aimé concernant un incident entre son ami Licentius et sa mère Monique, lors de leurs jours bénis à Cassissiacum. Monique avait fait part de son indignation à son fils après avoir entendu Licentius chanter un psaume dans les latrines de la villa : Dieu des vertus, convertis-nous et montre-nous ta face, et nous serons sauvés [6]. Augustin, lui, n’est pas choqué et s’en explique auprès de son ami : Je pense que non seulement le lieu même, qui a heurté ma mère, mais la nuit convenaient à ce cantique. Pourquoi crois-tu que nous demandions à Dieu de nous convertir à lui et de voir sa face, sinon pour nous séparer d’une certaine ordure du corps et de ses saletés, ainsi que des ténèbres dont l’erreur nous enveloppe ? [7] Décidément, ma Vera est une fine mouche, je me sens apte maintenant à me replonger dans le « carmen » de Flavius Rusticius Helpidius Domnulus : Toi Seigneur[…] Tu es le salut divin, tu prends en pitié notre agitation amère, tu souffres de nos passions et de nos délires, et des crimes du sang offensé ; tu as enduré de descendre à notre vue, et de mélanger l’homme à Dieu.

Que l’attente de la Nativité nous soit douce et forte.

Bessus

[1] Les recherches prosopographiques tendent aujourd’hui à distinguer l’auteur du « Carmen », Rusticius Helpidius Domnulus (Ve siècle) du diacre Helpidius, ami d’Ennode et médecin du roi des Ostrogoths, Théodoric (VIe siècle). Bessus semble en faire un seul personnage du VIe siècle.

[2] Les symptômes décrits par Bessus correspondent à ce qu’on appelle communément de nos jours « la maladie du charbon ».

[3] Allusions très libres à la première lettre aux Corinthiens de Paul (15, 52) et à Philippiens (3, 20-21).

[4] Troublé par ses persécutrices, Bessus déforme le texte de Tertullien (150/160-220) qui, dans le De oratione, évoque les ailes des oiseaux et non des mouches : Les oiseaux eux-mêmes, le matin, prennent leur envol et montent vers le ciel, ils étendent leurs ailes en forme de croix, comme on tend les bras, et disent quelque chose qui semble une prière.

[5] Ocimum basilicum plus connu actuellement sous le nom de « basilic commun » également appelé basilic romain, herbe royale ou pistou.

[6] Psaume 80,8.

[7] Augustin, L’Ordre, Livre 1, 23.