A mystagogie déplacée, liturgie dévoyée
vendredi 1er juin 2012
par Annie WELLENS

Bien que touché au vif par ta dernière missive où la mélancolie relative à ta finitude s’exprime avec une juste délicatesse, je suis, pour ma part, Bacchus très cher, dans l’agitation d’un nouveau combat relatif à l’hymnaire que mes recherches enrichissent pourtant de jour en jour. Un jeune catéchumène un peu trop illuminé - chez lui, le temps de la mystagogie, bien qu’il n’ait pas encore reçu le baptême, semble précéder , et même occulter celui de la catéchèse dont il affirme ne pas avoir besoin - prétend avoir reçu mission directement de l’Esprit Saint pour, je le cite, « mettre en scène les hymnes chrétiennes selon les catégories du théâtre antique gréco-romain fécondé par le génie celtique ».

   

Tu n’ignores pas que les Celtes ont régné longtemps en maîtres dans cette partie du Golfe des Pictons où je demeure, les Romains ayant poussé le mépris de notre région au point de la contourner lorsqu’ils construisirent la chaussée reliant Mediolanum Santonum à Juliomagus [1]. Peu à peu, mais surtout au IV ème siècle, ils y bâtirent quelques villae, mais c’était un peu tard : les Wisigoths puis les Francs occupèrent bientôt leurs terrains . Pour nous, habitants de cet austère et délicieux marais qui n’a reçu encore aucun nom officiel [2], ces Barbares nous méprisèrent à leur tour, ne faisant que passer, et depuis un siècle nous vivons en autarcie, ce que je ne parviens pas à déplorer tout à fait, éprouvant le sentiment croissant d’habiter un vaste ermitage borné de manière illimitée, si je puis oser ce paradoxe, par l’immensité du ciel et la profondeur de l’eau.

Humble disciple d’Augustin pour ce qui concerne la pédagogie spirituelle, je ne souhaite ni contrister ni décourager celui que j’appellerais pourtant plus volontiers « barde vaticinant » que « catéchumène pérégrinant ». C’est pourquoi je ne ferai pas appel, du moins dans un premier temps, aux sévères condamnations émises par nombre de nos Pères sur la fréquentation, par les chrétiens, des mimes, pantomimes et autres spectacles. Je garde en réserve le rappel de Jean Chrysostome quant à l’incompatibilité des promesses du baptême avec ce qu’il nomme la « pompe satanique » des théâtres [3], eux-mêmes jugés précédemment par Clément d’Alexandrie comme « le siège de la pestilence » [4]. Je tenterai d’orienter ce jeune homme vers des manières de faire plus accordées avec notre liturgie chrétienne, en lui montrant que le même Clément d’Alexandrie avait détourné le cours de la fête païenne au profit de la célébration chrétienne : Viens donc, insensé, mais non plus en t’appuyant sur le thyrse, ni couronné de lierre ; rejette ton turban, rejette ta peau de faon, deviens sain d’esprit : je te montrerai le Logos et les mystères du Logos, pour parler selon tes images […] le Seigneur est l’hiérophante, et il marque l’initié de son sceau en l’illuminant […] Telles sont les fêtes bachiques de mes mystères. [5] Notre grand Ephrem lui-même n’a-t-il pas reconverti des chants hérétiques en les recomposant avec des paroles orthodoxes ? Je crains cependant que le projet de mon jeune enthousiaste ne soit exactement aux antipodes, et que nos hymnes, revues et corrigées par ses soins théâtraux ne perdent toute signification chrétienne. Il me restera alors le recours de faire résonner à ses oreilles un enthousiasme susceptible de convertir le sien dans le bon sens, je pense encore à Jean Chrysostome émerveillé par l’accueil des reliques de sainte Phocas à Constantinople : Pour la deuxième fois, nous faisons de la mer une église avec des torches de feu et inondant l’eau de flammes (6). Ce qui n’empêche nullement sa vigilance vis-à-vis des excès de théâtralisation : Malheureux et infortuné ! Quand il faudrait dans la crainte et le tremblement entonner les chants de gloire des anges […] te voilà à jouer ici les mimes et les danseurs avec tes bras qui gesticulent, tes pieds qui trépignent, tout ton corps qui se disloque.[…] Voilà pourquoi avec des clameurs dénuées de sens tu étales en public le désordre de ton âme [6].

Prie pour moi l’unique Esprit du Très Haut d’inspirer mon langage afin qu’il puisse réorienter ce catéchumène trop sûr de lui vers l’authentique et sainte liturgie.

Bessus

[1] La chaussée romaine reliant Saintes à Angers évitait le nord de l’actuelle Aunis. Il est piquant de constater que Bessus interprète en termes de mépris ce contournement, alors qu’aujourd’hui il est réclamé à corps et à cris par les élus locaux, principalement à Marans.

[2] Cette précision atteste que le nom pagus Alnensis (Aunis) n’était pas encore attribué au VII ème siècle, ce qui infirme la thèse de certains historiens associant pagus Alnensis à la tribu des Alains qui envahit la Gaule au Ve siècle.

[3] Certainement dans In Iohan. Hom.1,4.

[4] Sans doute dans Paed. III, 11.

[5] A coup sûr, dans Le Protreptique, XII.

[6] Idem, De s. Hierom. Phoca, 1.