La tentation de Saint Hilaire. Un parchemin retrouvé.
vendredi 15 avril 2011
par Annie WELLENS

Plus véloce que le Bubulcus ibis [1] qui, actuellement, doit voltiger dans tes marais auprès des troupeaux, je m’empresse de te transmettre une émouvante nouvelle, Bessus ami, surtout pour toi, si proche géographiquement de celui qu’elle concerne. Ne t’étonne pas que je parle au présent du grand Hilaire de Poitiers, puisqu’il s’agit de lui, alors que sa naissance au ciel date déjà de presque trois cents ans, mais Silvania et moi sommes encore dans le bouleversement opéré par le récit que vient de nous faire notre ami Josselinus concernant une découverte récente sur l’emploi du temps pré-exilique de l’épiscope picton.

Tu te souviens, bien sûr, que notre hardi combattant au service de l’orthodoxie de la foi rencontra l’hostilité de l’obscène collusion des forces ariennes impériales et - trois fois hélas ! - épiscopales. Il fut l’objet d’une infâme sentence d’exil en Phrygie, au cours du Synode de Béziers, en 356, annus horribilis que je n’évoque jamais sans frémir. Souvent, au cours de nos soirées bénies sous les tilleuls régnant dans le jardin de Josselinus, nous nous étions demandé où et comment Hilaire vécut les jours qui suivirent sa condamnation et précédèrent son départ. Nous le savons maintenant grâce aux travaux entrepris dans sa cave par un viticulteur de Vingrau à 45 lieues de Béziers, qui vient de retrouver un parchemin,malheureusement en mauvais état, au milieu de débris d’amphore [2].

Plusieurs savants ont confronté leurs lectures et sont unanimes pour y reconnaître notre Hilaire comme signataire, et un certain Arsène Lup…(la fin du nom manque) comme destinataire. Selon les éléments de textes qu’ils ont pu déchiffrer, notre lutteur très saint traversait une grave crise de découragement, se sentant mis plus bas que terre par la décision du Synode de Béziers…, se demandant, avec crainte et tremblement, s’il ne devrait pas abandonner l’épiscopat pour se consacrer à la viticulture, car il se considérait désormais indigne des Vignes du Seigneur. Cette nouvelle voie l’attirait, certainement par goût profond manifesté dans ce document par la citation d’Horace mise en exergue : Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d’un pied léger. Mais, de plus, son énergie combative retrouvait là, semble-t-il, un nouvel aliment en constatant l’exploitation qu’avaient fait subir les Romains aux viticulteurs gaulois, et la falsification qu’avaient fait subir au vin, pour des raisons de concurrence commerciale, les viticulteurs gaulois. Double vicissitude, sinon double péché, digne du tentateur à la langue bifide. Désormais je veux défendre l’intelligence de la vigne et la vérité du vin, lit-on dans les dernières lignes sauvegardées du parchemin, ce qui résonne, tu le reconnaîtras, comme de l’authentique Hilaire. Connaissant la suite de sa vie nous pouvons en conclure qu’il a renoncé à cet appel, sans doute trop personnel, pour continuer en toute confiance sa route vers l’exil.

Josselinus, bon historien et authentique poète, mais médiocre goûteur de crus vinicoles, a demandé à son ami et voisin Franciscus, héritier spirituel d’Ausone en discernement œnologique et littéraire, ce qu’Hilaire avait voulu signifier par la double vicissitude. Franciscus lui a rappelé que les Romains, après la conquête de la Gaule du Sud, ont voulu réglementer le vignoble de la province, interdisant aux vignerons non romains de cultiver la vigne et l’olivier. A l’époque d’Hilaire, un nouvel équilibre « gallo-romain » permettait un partage plus paisible des vignes, mais les Gaulois de souche n’hésitaient pas, pour vendre davantage en séduisant les acheteurs potentiels avec des arômes nouveaux, à travestir le goût et le parfum des vins par l’adjonction de plantes et d’herbes telles la lavande, la gentiane ou l’anis. Enivrés par leurs inventions marchandes, certains allaient même jusqu’à enfumer les lieux où vieillissait le vin.

Bessus très cher, tu auras à cœur, je l’espère, de communiquer aux Pictons d’aujourd’hui, cette découverte projetant un émouvant clair-obscur sur l’homme intérieur hilairien. Quoi que l’on dise de la difficulté de ses hymnes, je retrouve avec joie en elles l’affrontement de la pensée exigeante et du Mystère qui toujours se dérobe, comme dans ces lignes de son « Hymne à la Trinité » : Mais la lettre avec quoi nous te chantons / Ne nous permet pas, Dieu engendré / De dire la geste qui est la tienne / Et le chant de ta naissance, toi qui étais déjà Dieu.

Portez-vous bien dans la lumière prochaine de Pâques.

Bacchus

[1] Appelé familièrement aujourd’hui « héron garde-bœufs » (note de l’éditrice)

[2] Le vignoble et la cave - le « Domaine des Chênes » : excellents crus des Côtes du Roussillon - existent toujours. Vingrau est situé à 100 kilomètres de Béziers et à 30 kilomètres de Perpignan. Il semble que le nom vienne de « viginti gradi », les vingt grades ou les vingt marches : un chemin, menant au village datant de l’époque romaine, était constitué d’une voie pavée et de vingt marches taillées dans la falaise (note de l’éditrice)