Promesse de vendanges spirituelles.
lundi 1er septembre 2008
par Annie WELLENS

Cher et vraiment très estimé Bacchus, ta lettre a mis en mon âme davantage de joie que l’excellence de la moisson maintenant achevée et l’annonce de vendanges prometteuses. L’ancienneté de notre amitié ne cesse de me surprendre par sa capacité de renouvellement. Comme s’est renouvelé, pour ta Silvania et toi, le feu de votre union en découvrant ensemble les merveilles de Caritaspatrum. Sans doute vérifions-nous ainsi l’adage de saint Exupère, évêque de Tolosa : aimer ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder dans la même direction.

On répète cette phrase à l’envi dans nombre de demeures chrétiennes. Et pourtant je n’ai pas trouvé de confirmation écrite concernant l’attribution de cette assertion à saint Exupère dans les lettres où le grand Jérôme fait l’éloge de sa charité céleste lors de l’invasion de Tolosa par les Vandales. Mais je ne désespère pas d’en trouver trace chez notre Paulin de Nole qui lui donne la première place parmi les épiscopes de son temps. L’étude se nourrit de patience.

Ton journal de voyage m’a relancé vers l’aventure, bien que je n’ai pu accomplir qu’un aller-retour rapide en solitaire sur le site qui nous occupe. Ce qualificatif de « solitaire » peut te paraître étrange puisque tu sais que les pèlerins de Caritaspatrum se pressent en nombre aux portes du saint domaine. Mais il me manquait Vera, la moitié de mon âme, qui, elle, se méfierait plutôt de mon attirance pour ces lieux. J’ai bien reconnu ce sourire annonciateur du rire, lorsque je lui ai lu le passage de ta missive évoquant la passion de Silvania pour son ancêtre présumée, Silvia. « Si elle continue sur ce chemin elle fera bientôt de son époux un apotactite réduit à un repas par jour », me dit-elle de cette voix docte et musicale qui m’impressionne toujours, comme me surprend sa faculté d’employer des mots justes et rares, ainsi cet apotactite qui nous vient des ascètes d’Egypte, mais dont la signification s’est chargée à nos jours d’une coloration dissidente. Je sais que Vera se lève dès l’aube pour lire, mais comme elle ne m’en a jamais parlé, je respecte son silence et me contente de respirer son parfum dans ma bibliothèque en repérant quelques volumes mal reclassés.

Lorsque tu remettras les voiles pour de nouvelles découvertes tu constateras qu’avoir différé ton entrevue avec Euphémie de Chalcédoine te permet maintenant de rencontrer tout près d’elle Pélagie d’Antioche. D’une belle foulée martyriale elles ouvrent la grande Procession des vierges de Ravenne. Dans la salle d’études réserve-toi suffisamment de temps pour consulter l’important mémoire de Martin, non de Tours mais de Saint-Etienne, sur les ministères, des temps apostoliques à Cyprien de Carthage, ainsi que le dialogue enjoué de Pascal-Grégoire, qui enseigne les futurs presbytres à Burdigala, avec un chroniqueur de la Civitas Parisiorum découvrant les Pères sous l’influence des femmes. Tu auras bien mérité ensuite un plongeon rafraîchissant dans les eaux chrysostomiennes (ou du moins supposées telles à certains endroits) de deux homélies sur Pélagie avant d’affronter à contre-courant Octaviana, une bête noire des clercs de Rome. Et, pour terminer ta visite, tu pourras, de nouveau à l’école de saint Jean Bouche d’Or, goûter un vin qui t’enlève les mots de la bouche. A ce sujet dis-moi si, à Condat, pour conserver votre fameux vin jaune tant prisé par Pline le Jeune, vous utilisez ces amphores paillées, à fond plat, qui font fureur dans le Biterrois ? Je me suis d’abord méfié de cet engouement. Mais un ami de là-bas, qui fait commerce de vin avec les grandes familles romaines, m’en a livré une, ornée d’un charmant libelle indiquant : « je suis un vin de Béziers et j’ai 5 ans ». Mon regard fut conquis, puis mon palais, enchanté.

Je soupire après l’instant béni qui verra nos retrouvailles. Porte-toi bien dans la grâce de Dieu.

Bessus