Intelligence de la louange (II)
jeudi 16 octobre 2008
par Annie WELLENS

Deuxième mouvement.

Véritable appel d’air au milieu des innombrables appels d’offres et révisions à la baisse qui nous sollicitent aujourd’hui, l’émerveillement provoque cette dilatation du cœur chère à l’anthropologie biblique. Nous avons bien du mal à « expliquer » pourquoi nous sommes saisis de tout notre être face à un paysage de montagne , ou bien remués profondément par les champs de blé ou les vignes sous le soleil (ici, chacun d’entre nous a son lieu secret…), mais nous sentons bien que notre cœur se dilate. Le philosophe et poète Jean-Louis Chrétien discerne dans cette expérience tellement commune et personnelle à la fois une croissance, un élargissement, une amplification de nous-mêmes… une joie qui rend plus large, plus vivant, plus fort.

Nous prenons conscience que la connaissance ne se réduit pas à l’accumulation de savoirs, que les concepts ne disent pas tout de notre humanité, que la communication passe aussi par l’obscur et pas seulement par la transparence tellement « tendance » de nos jours. Je retrouve dans le livre des Psaumes ce lien entre la reconnaissance éblouie envers Celui qui nous dépasse et le travail de vérité qui opère dans l’histoire individuelle et collective de ceux qui psalmodient, de génération en génération. On peut cataloguer les psaumes en différentes catégories : hymnes, supplications, lamentations, actions de grâces ou même (je l’ai lu dans l’introduction au livre des Psaumes de la Bible de Jérusalem) genres aberrants et mélanges de genres. Cette dernière appellation contrôlée par d’excellents exégètes suffit à dire que les Psaumes ne se réduisent pas au savoir que l’on acquiert à leur sujet, comme pour goûter un vin le vocabulaire œnologique, quelque passionnant soit-il, ne remplacera jamais l’expérience de celui qui le boit.

André Chouraqui a choisi le mot Louanges pour intituler sa traduction des Psaumes, en hébreu tehillim, pouvant se traduire aussi par hymnes. En grec, le nom psalterion qui a donné psautier, renvoie à l’instrument à cordes qui accompagnait les 150 chants. Je n’entends pas ouvrir un débat exégétique, mais seulement souligner que l’ensemble des psaumes se situe sous le signe de la louange. Lorsque l’homme, qu’il soit heureux, triste, pécheur, malade, aux abois, injustement persécuté, se tient en présence de Dieu, l’écoute et s’adresse à lui , il devient lui-même louange. Comment s’étonner dès lors que sa prière, pétrie de ce qu’il vit, du plus clair au plus obscur, mais orientée vers la lumière en laquelle il a foi même s’il ne la voit pas, déborde les catégories ? Dans les Carnets spirituels du jésuite Jean Daniélou, fondateur avec Henri de Lubac de la prestigieuse collection Sources Chrétiennes, on trouve une très belle allusion à Yeduthûn ou Idythius, selon les traductions, l’un des chefs des familles de chantres dont le nom figure dans le titre de quelques psaumes. Augustin d’Hippone avait expliqué que Yeduthûn en hébreu signifie en latin transiliens, celui qui franchit en bondissant.

Quelle joie d’entendre la même dynamique à l’œuvre chez Daniélou, héritier émerveillé des Pères de l’Église : Marcher. Le grand danger du stade de vie où je suis arrivé, (1936, deux ans avant son ordination sacerdotale) c’est de s’arrêter dans une sécurité et de cesser d’aller de l’avant. C’est de ne plus tendre à la sainteté. Idythius : la marche de l’âme : il y a d’abord ce monde visible, le soleil, l’eau, les bois , au-delà duquel elle s’établit ; puis le monde de l’esprit ; puis les anges. Vivre cette marche de l’âme vers Dieu, vers la lumière. Et ceci est en même temps la marche de l’Église, la marche de l’Univers dont je suis une partie, aventure à la fois personnelle et sociale. Rentrer dans le jeu. Ne pas me contenter de comprendre, exister, avancer, affronter les vents contraires, triompher, écrire l’histoire d’Idythius, l’âme en marche. Belle résonance avec Grégoire de Nysse qui écrit dans La vie de Moïse : à celui qui se lève vraiment , il faudra toujours se lever, et à celui qui court vers le Seigneur , jamais ne manquera le large espace. Et ainsi celui qui monte ne s’arrête jamais , allant de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin. On comprend encore mieux le choix de ce titre comme premier volume de la collection Sources Chrétiennes

   

Troisième mouvement

Un doute légitime pourrait s’insinuer : ne risquons-nous pas de tomber dans une certaine ivresse conquérante ou au contraire souffrir du mal des montagnes, celui qui engendre bourdonnements d’oreilles, nausées, lassitude et dont les risques croissent avec la progression en altitude ? Traduction spirituelle à l’école des Pères du désert : la vaine gloire ou « gloire creuse » annonciatrice du redoutable orgueil, nous guette sur un versant et sur l’autre, la pusillanimité ou petitesse d’âme révélatrice de l’acédie, ce terrible dégoût des choses divines, nous attend au tournant. Convient-il de ne plus bouger pour éviter de basculer dans l’une ou l’autre tentation ? Deux scènes bibliques nous éclairent. Dans la première, le prophète Ézéchiel reproche, de la part de Yahvé, au roi de Tyr de s’être fait par orgueil un cœur semblable au cœur de Dieu en oubliant qu’il est « un homme » (Bible de Jérusalem) ou qu’il est « homme » (TOB) (à noter qu’Ézéchiel ne dit pas, au moins dans plusieurs traductions dont celles que je viens de citer, « tu n’es qu’un homme »). C’est pourquoi Yahvé va faire venir contre lui des étrangers, les plus barbares des nations. Ils tireront l’épée contre ta belle sagesse, ils profaneront ta splendeur. Ils te feront choir dans la fosse et tu mourras de mort violente. Suit une complainte ou lamentation sur le roi de Tyr , très belle, où Yahvé s’émerveille de la vocation à laquelle il avait appelé cet homme au jour de sa création. Certes, le texte est violent après la constatation de la chute du roi (au point que des commentateurs chrétiens l’ont assimilée à celle de Lucifer) : Tu es devenu un objet d’effroi, c’en est fait de toi à jamais, mais frissonnent à travers cette complainte (ce n’est pas la seule chez Ézéchiel) comme un regret, une peine devant tant de gâchis. Et je n’ai pu m’empêcher d’entendre à ce moment précis la rumeur marine engendrée par la profession de foi d’Isaac le Syrien : Dieu est un Amour sans mesure et sans limites, plus abondant que l’océan, Il demeure fidèle en dépit de tout à sa Création. Ce que l’on nomme « châtiments » dans la Bible relève d’une haute pédagogie désirant l’accord entre la liberté humaine et celle de Dieu. La vague syriaque a reflué pour laisser place au flux claudélien en parfait accord, bien que Claudel n’ait sans doute pas lu Isaac : pour la créature sanctifiée tout se rapporte à Dieu, tout contribue à son plan, la souffrance, la mort, le péché. Un commentaire saisissant dépeint Satan essayant de s’arracher à son créateur : J’ai beau me tourner et me plier et me replier sur moi-même , je ne trouve rien ni ailleurs ni en moi qui soit autre que reçu. C’est bien là le cœur de son drame.

Dans la deuxième scène biblique, tirée du deuxième Livre des Chroniques, le roi Josaphat prend peur de la foule immense des ennemis qui se rassemblent contre lui et son peuple. Josaphat prit peur et se tourna vers Yahvé. Il rassemble tous les habitants de Juda et de Jérusalem (et même, dit le texte, leurs familles, leurs femmes et leurs fils) dans le Temple et en appelle à Yahvé, Dieu de leurs pères qui a fait alliance avec eux : Nous, nous ne savons que faire, aussi est-ce sur toi que se portent nos regards. L’Esprit de Yahvé inspire un chantre, Yahaziel, qui engage les Judéens à descendre le lendemain au combat sans crainte, mais… ils n’auront pas à combattre, ils auront seulement à regarder le salut que Yahvé leur réserve. Après le message délivré par le chantre inspiré, tous se prosternent pour adorer Dieu et les lévites se mirent alors à louer Yahvé, Dieu d’Israël à pleine voix. Le lendemain matin, Josaphat tient conseil avec son peuple et, pour descendre contre leurs ennemis, plaça au départ, devant les guerriers, les chantres de Yahvé qui le louaient, vêtus d’ornements sacrés, en disant « Louez Yahvé car éternel est son amour. Lorsqu’ils arrivent sur les lieux du combat ils constatent que tous leurs ennemis se sont entretués.

Serait-ce un appel à la démission de l’homme, à un usage presque magique de la louange ? Ces deux soupçons ne sont guère recevables lorsqu’on fréquente l’ensemble des sentiers bibliques. Et si l’on s’en tient à ce seul texte on repère vite que Josaphat ne reste pas les deux pieds dans la même sandale : il prend ses responsabilités non sans demander l’avis de son peuple, mais tous ses choix se décident à la lumière de la Parole de Dieu reçue et accueillie après avoir fait mémoire de l’Alliance vécue avec Yahvé depuis les origines. Augustin, dans un Sermon pour le temps pascal, encourage à chanter la louange, en l’occurrence l’Alléluia, mais non pas de façon statique : Heureux alors, l’Alléluia ! Vie paisible, sans adversaire ! …Là-haut, louange à Dieu, et ici-bas, louange à Dieu. Mais ici au milieu des soucis, et là dans la paix. Ici par des hommes destinés à mourir, là par ceux qui vivront toujours ; ici en espérance, là en réalité ; ici sur le chemin, là dans la patrie. Chantons donc…non pour agrémenter notre repos, mais pour alléger notre travail. C’est ainsi que chantent les voyageurs : chante mais marche.

   

Finale

La polyphonie de la louange chrétienne s’exprime avec magnificence à travers le grand cycle des fêtes liturgiques. Loin d’être un éternel recommencement ou un perpétuel retour, la répétition annuelle des célébrations (tout comme celle des offices quotidiens) ne boucle pas sur elle-même : approfondissement permanent du mystère pascal qui reflue sur les origines, espérance de l’achèvement à venir qui éclaire les choix existentiels d’aujourd’hui. Les chrétiens n’en finissent pas de contempler, de goûter et de vivre à leur tour le mouvement de descente de Dieu vers l’homme, cet apprentissage que fait le Créateur de l’état de créature , afin d’ enseigner à la Création le chemin de la déification, si bien arpenté par les Pères orientaux. A travers les Jours Saints du Mystère pascal, se donne à vivre et à comprendre (qu’est-ce que comprendre un tel mystère sinon se laisser illuminer par lui ?) l’abaissement et le relèvement du Christ chantés par saint Paul dans son Hymne aux Philippiens. Un renversement s’opère : nous associons naturellement la louange avec la beauté, et voici qu’il nous est donné surnaturellement de regarder un Serviteur souffrant qui n’a même plus d’apparence humaine selon Isaïe, sans beauté ni éclat pour attirer nos regards… méprisé, nous n’en faisions aucun cas. La descente de Dieu va jusqu’aux abîmes de l’homme que nous préférons souvent ne pas voir, jusqu’au silence de la mort. Sans vouloir dissocier les différents temps de la Semaine Sainte, je souligne la merveille des célébrations du Samedi Saint, le grand et saint Sabbat, sans doute parce que la catholique que je suis souffre de jalousie liturgique à ce sujet. Prendre le temps de vivre le Samedi Saint c’est unir la Croix et la Résurrection, et non pas les faire se succéder l’une après l’autre, comme on le fait de la tristesse et de la joie. Le grand Samedi est… ce jour de transformation, le jour où la victoire germe de l’intérieur même de la défaite, lorsque avant la résurrection il nous est donné de contempler la mort de la mort elle-même commente Alexandre Schmemann dans Le mystère pascal, commentaires liturgiques, préfacé par le Père Placide Deseille.

Abondance de textes, profusion d’hymnes, tant d’autres auraient pu trouver place ici, particulièrement l’Hymne de l’univers de Teilhard de Chardin. Pour lui, je m’en console en sachant qu’il a été « bien traité » chez vous en 2005. Pour les autres - je pense en particulier à la belle homélie de saint Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne au Ve siècle, sur le mystère de l’Incarnation, dont je vous offre ces quelques lignes : Homme, pourquoi te méprises-tu tellement alors que tu es si précieux pour Dieu ? Pourquoi , lorsque Dieu t’honore ainsi, te déshonores-tu à ce point ? Pourquoi cherches-tu comment tu as été fait et ne recherches-tu pas en vue de quoi tu es fait ? Est-ce que toute cette demeure du monde que tu vois n’a pas été faite pour toi ? - je me résoudrai à l’ascèse du silence qui, lui aussi, se fait louange quand les paroles défaillent à dire l’excès du don de Dieu, Grégoire de Nazianze en témoigne avec son hymne O toi l’au-delà de tout

Encore que… si je savais bien chanter je terminerai sur le Jubilus qui est le nom de cette vocalise sans parole prolongeant le dernier a de l’Alleluia grégorien, en parfaite connivence avec un commentaire d’Augustin : Ceux qui chantent, en faisant la moisson, ou les vendanges, ou n’importe quel travail enthousiasmant, lorsqu’ils se mettent à exulter de joie par les paroles de leurs chants, sont comme gonflés d’une telle joie qu’ils ne peuvent pas la détailler par des paroles , ils renoncent à articuler des mots , et ils éclatent en cris de jubilation… Et à qui cela convient-il mieux qu’au Dieu inexprimable ?… Que ton cœur se réjouisse sans prononcer de paroles et que l’infinité de tes joies ne soit pas limitée par des syllabes.

Annie Wellens - 22 août 2008

SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES :

* Le Livre des Jours, Office romain des lectures, coédition Le Cerf-Desclée de Brouwer-Desclée-Mame

* De l’émerveillement, Michaël Edwards, éditions Fayard

* Le poëte et la bible, Paul Claudel, tomes 1 et 2, éditions Gallimard

* La joie spacieuse, Jean-Louis Chrétien, éditions de Minuit

* Carnets spirituels, Jean Daniélou, éditions du Cerf

* L’univers spirituel d’Isaac le Syrien, Hilarion Alfeyev, éditions de l’abbaye de Bellefontaine

* Le mystère pascal, Alexandre Schemann, Olivier Clément, éditions de l’abbaye de Bellefontaine