Là où la pensée peut mordre. Lettre interactive d’à peu près de et à Simone Weil. (3/3).
dimanche 5 janvier 2020
par Antoine WELLENS

C’est le problème même du pouvoir… Je pense ici à la phrase d’Alain votre maître : « plus beau que celui qui n’aime pas obéir, celui qui n’aime pas commander » … il faudrait ne pas exercer tout le pouvoir que l’on possède… Ce serait là une vraie vertu, une valeur sacrée à exercer contre le pouvoir…

- Le problème vois-tu, pour être plus précise, c’est qu’il n’y a jamais « pouvoir », mais seulement « course au pouvoir », et que cette course est sans terme, sans limite, sans mesure, il n’y a pas non plus de limite ni de mesure aux efforts qu’elle exige ; ceux qui s’y livrent, contraints de faire toujours plus que leurs rivaux, qui s’efforcent de leur côté de faire plus qu’eux, doivent sacrifier non seulement l’existence des esclaves, mais la leur propre et celle des êtres les plus chers…

- Oui, oui je vois… c’est ainsi qu’Agamemnon immolant sa fille revit dans les capitalistes qui, pour maintenir leurs privilèges, acceptent d’un cœur léger des guerres susceptibles de leur ravir leurs fils. C’est ça ?

- C’est ça dit Simone, approuvant sa propre métaphore théâtrale dans mes lignes. Puis de sa petite voix ferme et de ses doigts jaunis par le tabac, elle poursuivit dans la page : comme le pouvoir qu’exerce réellement un être humain ne s’étend qu’à ce qui se trouve effectivement soumis à son contrôle, le pouvoir se heurte toujours aux bornes mêmes de la faculté de contrôle, lesquelles sont fort étroites. Car aucun esprit ne peut embrasser une masse d’idées à la fois ; aucun homme ne peut se trouver à la fois en plusieurs lieux ; et pour le maître comme pour l’esclave la journée n’a jamais que vingt-quatre heures.

- Sur cet argument là, chère Simone, je pense déjà que pour ne plus se sentir esclave il serait bon de plafonner les salaires ! Que les 24h des dirigeants et ceux des salariés aient enfin quelque chose en commun et ne soient plus une abstraction. Ce serait déjà quelque chose ce temps commun… Mais excuse-moi, je m’égare chère Simone, revenons donc à nos moutons et au panurgisme, c’est-à-dire à la domination collective… Enfin si tu le veux bien…

Simone hocha la tête et le voulut bien, puisqu’elle n’avait finalement pas le choix, esclave elle-même de ma propre écriture et moi-même esclave de sa propre pensée. Elle pencha sa tête et me regarda par-delà l’infini et les verres épais de ses lunettes. Par un renversement étrange, vois-tu, cette domination collective se transforme en asservissement dès que l’on descend à l’échelle de l’individu, et en un asservissement assez proche de celui que comporte la vie primitive.

- Là, grossièrement je vous coupe, vous n’allez pas me faire le coup de c’était mieux avant ???

A son tour, d’un geste sec elle coupa court à mon intervention. Attends, dit-elle… Les efforts du travailleur moderne lui sont imposés par une contrainte aussi brutale, aussi impitoyable et qui le serre d’aussi près que la faim serre de près le chasseur primitif ; depuis ce chasseur primitif jusqu’à l’ouvrier de nos grandes fabriques, en passant par les travailleurs égyptiens menés à coups de fouet, par les esclaves antiques, par les serfs du moyen âge que menaçait constamment l’épée des seigneurs, les hommes n’ont jamais cessé d’être poussés au travail par une force extérieure et sous peine de mort presque immédiate.
- Oui ? Et ?

- Et comme l’homme puissant ne vit que de ses esclaves, l’existence d’un monde inflexible lui échappe presque entièrement ; ses ordres lui paraissent contenir en eux-mêmes une efficacité mystérieuse ; il n’est jamais capable à proprement parler de vouloir, mais est en proie à des désirs auxquels jamais la vue claire de la nécessité ne vient apporter une limite. Comme il ne conçoit pas d’autre méthode d’action que de commander, quand il lui arrive, comme cela est inévitable, de commander en vain, il passe tout d’un coup du sentiment d’une puissance absolue au sentiment d’une impuissance radicale, ainsi qu’il arrive souvent dans les rêves ; et les craintes sont alors d’autant plus accablantes qu’il sent continuellement sur lui la menace de ses rivaux. Quant aux esclaves, ils sont, eux, continuellement aux prises avec la matière ; seulement leur sort dépend non de cette matière qu’ils brassent, mais de maîtres aux caprices desquels on ne peut assigner ni lois ni limites. Dans l’exécution même du travail, la subordination d’esclaves irresponsables à des chefs débordés par la quantité des choses à surveiller, et d’ailleurs irresponsables eux aussi dans une large mesure, est cause de malfaçons et de négligences innombrables.

- Bon, mais tout cela on le sait aujourd’hui… Des mouvements voient le jour un peu partout… Nous pouvons avoir prise sur cela, non ?

- Le pire à mes yeux, me dit Simone un peu lasse, c’est que jamais encore dans l’histoire un régime d’esclavage n’est tombé sous les coups des esclaves.

- Alors là je ne sais pas… Il y a bien eu des révoltes quand même ? Après un court temps dans le temps, Simone reprit : la vérité, c’est que, selon une formule célèbre, l’esclavage avilit l’homme jusqu’à s’en faire aimer ; que la liberté n’est précieuse qu’aux yeux de ceux qui la possèdent effectivement ; et qu’un régime entièrement inhumain, comme est le nôtre, loin de forger des êtres capables d’édifier une société humaine, modèle à son image tous ceux qui lui sont soumis, aussi bien opprimés qu’oppresseurs. Partout, à des degrés différents, l’impossibilité de mettre en rapport ce qu’on donne et ce qu’on reçoit a tué le sens du travail bien fait, le sentiment de la responsabilité, a suscité la passivité, l’abandon, l’habitude de tout attendre de l’extérieur, la croyance aux miracles. Avec les bagnes industriels que constituent les grandes usines ainsi que les grandes entreprises, on ne peut fabriquer que des esclaves, et non pas des travailleurs libres, encore moins des travailleurs qui constitueraient une classe dominante.

   

Simone fit une pause de sociétaire puis reprit de manière étrangement théâtrale : et avec des canons, des avions, des bombes, on peut répandre la mort, la terreur, l’oppression, mais non pas la vie et la liberté. Avec les masques à gaz, les abris, les alertes, on peut forger de misérables troupeaux d’êtres affolés, prêts à céder aux terreurs les plus insensées et à accueillir avec reconnaissance les plus humiliantes tyrannies, mais non pas des citoyens.

- D’accord dis-je en lui emboîtant le pas… Avec la grande presse, la télévision, internet, on peut faire avaler par tout un peuple, en même temps que le petit déjeuner ou le repas du soir, des opinions toutes faites et par là même absurdes, car même des vues raisonnables se déforment et deviennent fausses dans l’esprit qui les reçoit sans réflexion ; on ne peut avec ces choses susciter même un éclair de pensée.

- Et sans usines, sans armes, sans grande presse on ne peut rien contre ceux qui possèdent tout cela. Et il en est ainsi hélas pour tout. Je reste persuadée que les moyens puissants sont oppressifs, les moyens faibles sont inopérants.

- Mais pourtant vous disiez que même une force personnelle et infinitésimale pouvait à coup sûr changer les choses ? Il y tout de même des organisations, des syndicats, des garde-fous à tout cela…

- Je t’assure, et tu excuseras au demeurant ce tutoiement que tu m’imposes à ton endroit, que toutes les fois que les opprimés ont voulu constituer des groupements capables d’exercer une influence réelle, ces groupements, qu’ils aient eu nom partis ou syndicats, ont intégralement reproduit dans leur sein toutes les tares du régime qu’ils prétendaient réformer ou abattre, à savoir l’organisation bureaucratique, le renversement du rapport entre les moyens et les fins, le mépris de l’individu, la séparation entre la pensée et l’action, le caractère machinal de la pensée elle-même, l’utilisation de l’abêtissement et du mensonge comme moyens de propagande, et ainsi de suite.

- Alors, si je te suis bien chère Simone, l’unique possibilité de salut consisterait dans une coopération méthodique de tous, puissants et faibles, en vue d’une décentralisation progressive de la vie sociale.

- Oui, mais l’absurdité d’une telle idée saute immédiatement aux yeux. Une telle coopération ne peut pas s ‘imaginer même en rêve dans une civilisation qui repose sur la rivalité, sur la lutte, sur la guerre.

- Tu es bien défaitiste, je pense qu’aujourd’hui, il pourrait bien arriver que les financiers, les spéculateurs, les actionnaires, les collectionneurs de sièges d’administrateurs, les rentiers, tous ces parasites petits et grands, soient un beau jour balayés. Cela pourrait bien aussi s’accompagner d’événements violents dis-je, les yeux pleurant de gaz lacrymogène que venaient d’envoyer gratuitement sur les familles jaunes et chantantes la brigade de CRS…

- Oui, cher Antoine, mais comment croire que ceux qui peinent en esclaves deviendront, du coup, des citoyens dans une économie nouvelle ? D’autres qu’eux seront les bénéficiaires de l’opération, tu ne penses pas ? Moi oui, car chez ceux qui ont subi trop de coups, comme les esclaves, cette partie du cœur que le mal infligé fait crier de surprise semble morte.

- Mais elle ne l’est jamais tout à fait, non ?

- C’est vrai, tu as raison de me poser ma question, mais je crois qu’elle ne peut plus crier. Elle est établie dans un état de gémissement sourd et ininterrompu. Mais même chez ceux en qui le pouvoir du cri est intact, ce cri ne parvient presque pas à s’exprimer au-dedans ni au-dehors en paroles suivies. Le plus souvent, les paroles qui essaient de le traduire tombent complètement à faux. Cela est d’autant moins évitable que ceux qui ont le plus souvent l’occasion de sentir qu’on leur fait du mal sont ceux qui savent le moins parler.

- Je sais, je sais que mon agilité langagière fait de moi quelqu’un qui a le vocabulaire de la classe dirigeante…

   

- Cela peut sembler lyrique mais la nécessité impitoyable qui a maintenu et maintient sur les genoux les masses d’esclaves, les masses de pauvres, les masses de subordonnés, n’a rien de spirituel ; elle est analogue à tout ce qu’il y a de brutal dans la nature. Et pourtant elle s’exerce apparemment en vertu de lois contraires à celles de la nature. Comme si, dans la balance sociale, le gramme l’emportait sur le kilo. Et le pire dans tout cela c’est que l’oppression exercée par la machine de l’État se confond avec l’oppression exercée par la grande industrie ; cette machine se trouve automatiquement au service de la principale force sociale, à savoir le capital, autrement dit l’outillage des entreprises industrielles. Ceux qui sont sacrifiés au développement de l’outillage industriel, c’est-à-dire les prolétaires (mais oui n’ayons pas peur des mots), sont aussi ceux qui sont exposés à toute la brutalité de l’État, et l’État les maintient par force esclaves des entreprises.

- Oui enfin l’État, l’État, l’État n’est plus ce qu’il était… Il courbe lui aussi l’échine face aux entreprises… Toi-même tu disais que sur le marché du travail, l’ouvrier se vend au patron ; mais, quand il a franchi le seuil de la fabrique, il devient l’esclave de l’entreprise.

- Mais je persiste et signe… Aristote l’admettait quand il posait pour condition à l’émancipation de tous les hommes l’apparition « d’esclaves mécaniques » qui assumeraient les travaux indispensables ; et c’est, en somme, cette vue d’Aristote qui sert de base à la conception marxiste de la révolution. Cette vue serait juste si les hommes étaient conduits par le désir du bien-être, si les exigences insensées de la lutte pour le pouvoir laissaient seulement le loisir de songer au bien-être.

- Oui, il faudrait pour éviter cela que les spécialistes, ingénieurs et autres, aient suffisamment à cœur, non seulement de construire des objets, mais de ne pas détruire des hommes. Non pas de les rendre dociles, ni même de les rendre heureux, mais simplement de ne contraindre aucun d’eux à s’avilir. Pour cela, il faut qu’il y ait autour de chaque personne de l’espace, un degré de libre disposition du temps, des possibilités pour le passage à des degrés d’attention de plus en plus élevés, de la solitude, du silence. Il faut en même temps que la personne soit dans la chaleur, pour que la détresse ne la contraigne pas à se noyer dans le collectif.

Et Simone reprit du vin et la parole : si tel est le bien, il semble difficile d’aller beaucoup plus loin dans le sens du mal que la société moderne, même démocratique. Une usine moderne n’est peut-être pas très loin de la limite de l’horreur. Chaque être humain y est continuellement harcelé, piqué par l’intervention de volontés étrangères, et en même temps l’âme est dans le froid, la détresse et l’abandon.

- Vous avez raison lui dis-je doucement : Il faut à l’homme du silence chaleureux, on lui donne un tumulte glacé…

- Parfaitement dit ici Simone se rallumant encore une cigarette et essuyant une larme intempestive de solidarité. Si des réformes efficaces étaient accomplies, cet obstacle disparaîtrait peu à peu. Bien plus, le souvenir de l’esclavage récent et les restes d’esclavage en train de disparaître seraient un stimulant puissant pour la pensée pendant le cours de la libération. Une culture ouvrière ou salariale a pour condition un mélange de ceux qu’on nomme les intellectuels – nom affreux, mais aujourd’hui en mérite-t-on un plus beau ? – avec les travailleurs. Il est difficile qu’un tel mélange soit réel. Mais la situation actuelle y est plutôt favorable je crois tant il faut trouver n’importe quel travail pour survivre… Tant on se sent tous pillés de nos ressources vitales.

- Bon alors il faut une bonne révolution pour mettre le système à plat dis-je crânement en trinquant avec elle !

Simone fut sans appel à mon égard : t’écoutes, t’écoutes, mais tu n’entends pas… Elle finit son verre cul-sec… La conclusion c’est que rien de tout cela ne peut être aboli par une révolution ; au contraire, tout cela doit avoir disparu avant qu’une révolution puisse se produire ; ou, si elle se produit auparavant, ce ne sera qu’une révolution apparente, qui laissera l’oppression intacte ou même l’aggravera. Car rien ne permet d’affirmer aux ouvriers, aux salariés, aux chômeurs qu’ils ont une mission, une « tâche historique », comme disait Marx, qu’il leur incombe de sauver l’univers. Il n’y a aucune raison de leur supposer une pareille mission plutôt qu’aux esclaves de l’antiquité ou aux serfs du moyen âge. Comme les esclaves, comme les serfs, ils sont malheureux, injustement malheureux ; il est bon qu’ils se défendent, il serait beau qu’ils se libèrent ; il n’y a rien à en dire de plus.

Puis après un silence à couper au couteau elle acheva cette lettre comme un couperet : être libre et souverain, en qualité d’être pensant, pendant une heure ou deux, et esclave le reste du jour, est un écartèlement tellement déchirant qu’il est presque impossible de ne pas renoncer, pour s’y soustraire, aux formes les plus hautes de la pensée. Sur ces mots elle disparut, mais pas complètement…

Une présence tenace persiste en moi ainsi qu’une menace oppressante au-dessus de moi…

Et les nuages qui s’agglutinent au loin n’ont jamais été aussi beaux à pleurer !

Antoine Wellens

NB en forme de PS ou PS en forme de NB : Ce texte a été écrit à partir des nombreux ouvrages de Simone Weil dont principalement L’enracinement, Causes et réflexions sur la liberté et l’oppression sociale, L’amitié, Journal d’usine, édités dans le recueil Œuvres complètes de Simone Weil aux éditions Quarto dont je recommande particulièrement et la lecture et la méditation…