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Accueil du siteLES MERES DE L’EGLISE ET AUTRES DAMESMarie-Madeleine, témoin et apôtre
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jeudi 15 avril 2021
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Marie-Madeleine apôtre ou messagère
mardi 20 octobre 2015
par Emilien LAMIRANDE
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2 - La réception du message par les apôtres

Sans insinuer qu’ils ont refusé d’entendre Marie-Madeleine parce qu’elle était femme, les Évangiles reconnaissent que les apôtres sont d’abord restés incrédules. On allègue qu’ils n’avaient pas compris que Jésus était le Messie (Lc 24, 21-27), mais on établit une différence entre la crédibilité de Marie-Madeleine et celle de Pierre (Lc 24, 11, et 34) [17]. Un apocryphe du deuxième siècle d’un milieu orthodoxe, l’Epistula apostolorum, fait raconter aux apôtres comment le Christ leur avait envoyé les femmes et comment ils les avaient reçues : Le Seigneur apparut aux femmes et leur dit : « Ne pleurez pas, c’est moi que vous cherchez. » Mais que l’une de vous aille vers vos frères et elle leur dira : « Venez notre maître est ressuscité des morts ». Marie vient vers nous et le dit. Mais nous lui dîmes : « Qu’y-a-t-il entre nous et toi ô femme ; est-ce que celui qui est mort, et a été inhumé peut revivre ? » Et nous ne la crûmes pas que notre Sauveur était ressuscité des morts. Alors elle retourna vers notre Seigneur et lui dit : « Personne d’entre eux ne m’a crue, au sujet de ta résurrection. Qu’une autre aille leur dire encore cela. » Après une autre démarche infructueuse, continue le récit, le Seigneur dit à Marie et à ses sœurs : « Allons nous-même vers eux [18]. » Hippolyte supposait aussi qu’après que les apôtres eurent rejeté le message des femmes, le Christ avait dû confirmer auprès d’eux son authenticité : « C’est moi qui suis apparu aux femmes et ai voulu les envoyer auprès de vous comme apôtres. » Se demandant pourquoi les disciples n’avaient pas accepté d’elles la bonne nouvelle, il répondait hardiment : « C’est qu’ils estimaient qu’elles avaient été trompées et la raison en est qu’Ève avait l’habitude d’annoncer des faussetés plutôt que la vérité [19]. » Augustin s’interrogera lui-même, non sans ironie, sur l’attention accordée par les hommes à la voix des femmes. Quand Ève a parlé, elle a été écoutée. Quand les saintes femmes ont transmis leur message, elles ont été rabrouées. Dépendrait-il de la condition humaine de préférer le mensonge à la vérité ? S’il ne faut pas croire les femmes, ajoute-t-il, pourquoi Adam a-t-il cru Ève ? Mais s’il faut les croire, pourquoi les disciples n’ont-ils pas entendu la voix des saintes femmes [20] ?

Pierre Chrysologue qui, pourtant, reconnaît que la messagère de la mort est devenue en Marie-Madeleine annonciatrice de la résurrection, dévalorise tendancieusement ce que les femmes ont accompli, au bénéfice des apôtres dont il exalte au contraire le comportement :Il n’y a là aucun renversement des rôles, mais un secret dessein de Dieu : les apôtres ne sont point rejetés derrière les femmes, mais réservés pour des tâches plus grandes. Les femmes prennent en charge l’ensevelissement du Christ, les apôtres ses souffrances ; elles offrent des parfums, eux s’offrent aux supplices ; elles entrent dans le tombeau, eux dans les prisons ; elles courent à l’ensevelissement, eux volent vers leurs chaînes ; elles épanchent de l’huile, eux leur sang ; elles restent saisies devant la mort, eux s’y précipitent. Enfin, elles demeurent au foyer, eux partent au front… Les femmes, dis-je, offrent leurs larmes au Christ ; les apôtres victorieux du diable et maîtres de leurs ennemis, rapportent au Christ leur triomphe et leur victoire. Le Chrysologue oppose ensuite au jeune Adam naïf, qui prête l’oreille à sa compagne, à Pierre, homme mûr comme les autres apôtres et plus méfiant, et se montre envers ceux-ci indulgent : « Ne les blâmons pas [21]. » Cyrille d’Alexandrie, de son côté, affirme que les femmes, plus que les hommes, avaient besoin pour croire de l’apparition et de la parole des anges. Il va jusqu’à dire que, malgré leur courage, Marie-Madeleine et ses compagnes, comme tout le genre féminin, s’étaient montrées lentes à comprendre [22].

Il n’a pas fallu attendre Renan pour voir Marie-Madeleine qualifiée d’hallucinée. Celse, dans sa critique du christianisme, rapporte des remarques malveillantes attribuées à un juif : « une exaltée », « une croyance égarée », « une imposture [23] ». Le mouvement chrétien dans son ensemble a pourtant reconnu en Marie-Madeleine une authentique messagère du Ressuscité. On reprend maintenant à propos d’elle ou de ses compagnes, comme s’il s’agissait d’une expression reçue, le titre d’apostola apostolorum, censé remonter à un pseudo-Augustin (« quae apostolorum apostola meruit nuncupari »), mais dont la source n’a jamais été retracée. Il faut semble-t-il attendre le XIIe siècle pour trouver le pendant grec, mais au masculin : tois apostolois apostolos. De même, le titre d’ « égale aux apôtres » (isaapostololos Magdalênê) n’apparaît que tardivement [24]. Cependant, sans la nommer, saint Jérôme rappelle que le Ressuscité est apparu d’abord à des femmes qui sont ainsi devenues « apôtres des apôtres » (« et apostolorum illas fuisse apostolas ») [25]. Dans une homélie sur les myrrophores que cite en partie Photius en l’attribuant à Modeste de Jérusalem (VIIe s.), on trouve un étonnant parallèle entre Pierre et Marie-Madeleine : « De même que Pierre a été appelé le premier des Apôtres (ê aparchê tôn apostolôn) à cause de la foi inébranlable qu’il avait en la pierre qui était le Christ, de même aussi cette femme devint la première des femmes disciples (archêgos tôn mathêtriôn) » [26]. Comme chez certains gnostiques, on rencontre à partir du IVe siècle dans des milieux orthodoxes, chez les Syriaques notamment (comme Ephrem), ou dans des écrits apocryphes (comme le Livre de la Résurrection de Barthélémy), la substitution de Marie de Nazareth à Marie Madeleine comme premier témoin du Ressuscité et, par conséquent, d’apôtre auprès des apôtres. Cette version demeure marginale et on l’a interprétée parfois comme superposition ou fusion des personnages plutôt que simple substitution [27].

 

[17] Cf. J. Hug, op. cit., pp. 71-78.

[18] Epistula apostolorum, 10 (21) : éd. et trad. L. Guerrier, PO 9, pp. 194-195. Cf. A. Marjanen, op. cit., pp. 25-26.

[19] cf. Hippolytus, De cantico, 25, 6 et 9 : CSCO 264, pp. 47-49.

[20] cf. Augustinus, S. 232, 2 : éd. et trad. S. Poque, SC 116, p. 262 : « Si non erat credendum feminis, quare Adam credidit Euae ? Si feminis credendum, quare sanctis mulieribus non crediderunt discipuli ? » Cf. R. Winling, La Résurrection et l’Exaltation du Christ dans la littérature de l’ère patristique, Paris, Cerf, 2000, pp. 139-141.

[21] cf. Petrus Chrys., S. 79 : PL 52, col. 422-424 ; trad. F. Quéré-Jaulmes, La femme. Les grands textes des Pères de l’Église, Paris, Le Centurion, 1968, pp. 281-284. Il n’est pas étonnant qu’une telle envolée et d’autres textes du même auteur aient provoqué l’indignation : cf. S. Tunc, Brève histoire des chrétiennes, Paris, Cerf, 1989, pp. 52-56, et surtout R. Nürnberg, loc. cit., pp. 234-236.

[22] cf. Cyrillus Alex., In Joh. euang., 12 : PG 74, col 689-692 : cf. R. Nürnberg, loc. cit., pp. 231-232.

[23] D’après Origène, Contra Celsum, 2, 55 : éd. et trad. M. Borret, SC 132, pp. 414-417. Cf. R. Winling, op. cit., pp. 12-13.

[24] cf. Theophanes Kerameus, Hom., 30 : PG 132, col. 632. Cf. U. Holzmeister, loc. cit., pp. 572-574.

[25] cf. Hieronymus, In Sophoniam, prol. : éd., M. Adriaen, CCL 76A, p. 654 ; cf. R. Nürnberg, loc. cit., p. 228.

[26] cf. Photius, Bibliotheca, 275 : éd. R. Henry, Paris, « Les Belles Lettres », t. VIII, p. 118.

[27] Cf. R. Murray, Symbols of church and kingdom : a study in the early Syriac tradition, Londres et New York, Cambridge University Press, 1975, pp. 146-150, 329-335 ; la note de L. Leloir dans SC 121, p. 73. Pour les textes voir C. Gianelli, loc. cit., pp. 106-119 ; A. Graham Brock, op. cit., pp. 129-140.