Agathe de Catane
vendredi 10 juin 2016
par Pascal G. DELAGE

Exécutée à Catane lors de la première grande persécution générale organisée contre les chrétiens par le pouvoir central romain, Agathe mourut probablement le 5 février 251, date à laquelle son nom est inscrit au Martyrologe Hiéronymien (attribué à saint Jérôme). Elle aurait ainsi souffert sa passion lors de la persécution de Dèce déclenchée en 250. Jusqu’à cette date, l’Empire romain ne s’est guère préoccupé de poursuivre officiellement les chrétiens. Ils sont seulement hors-la-loi depuis le règne de Néron et l’incendie de Rome en 64. Ainsi aucune recherche n’est menée contre eux mais s’ils sont dénoncés, ils encourent alors la peine capitale. « Etre chrétiens, le crime d’un nom et non le nom d’un crime » ironise Tertullien [1].

Des chrétiens sont ainsi mis à mort à Lyon en 177, en 180 et en 203 à Carthage mais l’initiative des poursuites est venue des autorités municipales. Il y a souvent quelques fêtes civiques en vue et l’exécution de quelques trublions va rehausser quelque peu le niveau des festivités. Ailleurs des chrétiens tombent également, victimes de pogroms comme à Alexandrie au début du IIIe siècle, ou de jalousies mesquines comme Justin le philosophe en 163, dénoncé par un de ses collègues envieux. Dans les années 240, la situation va changer radicalement. Les troubles sociaux sont endémiques, les ennemis de l’Empire se pressent aux frontières, tant sur les rives de l’Euphrate que sur celles du Danube. Une épidémie de peste se déclare et la famine ne tarde pas à suivre. Les dieux sont en colère. Les empereurs qui se succèdent alors, Maximin le Thrace, Dèce, Valérien, ne voient de solution possible que dans le retour aux valeurs traditionnelles, celles qui ont fait la grandeur de la Rome de toujours.

On va alors demander aux sectateurs de tous cultes, quels qu’ils soient (à l’exception des Juifs) de venir rejoindre l’autel de Rome et de l’Empereur dans un grand mouvement d’unanimisme social et religieux. Et contre les mauvais citoyens, il faudra alors recourir à des mesures coercitives comme la torture et la confiscation des biens. Il ne s’agit pas tant d’éliminer que de faire peur pour faire rentrer dans le rang les éléments asociaux et dangereux. Toutefois, très rapidement, des exécutions capitales suivront. Ainsi les évêques de Rome Fabien et Sixte II, plusieurs diacres romains dont Laurent, les évêques Fructuosus de Tarragone, Cyprien de Carthage, Saturninus de Toulouse porteront le témoignage de leur fidélité au Christ jusque dans la mort tant en 250/51 que lors de la « réplique » du séisme en 256… Il y eut de très nombreuses victimes lors de ce second pic de violence qui marqua le milieu du IIIe siècle, beaucoup plus d’ailleurs moururent suite aux tortures ou aux conditions épouvantables de détention dans des cachots surpeuplés que sur le sable de l’arène. Bénéficiant d’un traitement particulier, les femmes étaient généralement dépouillées de leur bien et envoyées en exil mais certaines furent également exécutées comme Agathe à Catane.

Si les Actes du martyre d’Agathe n’ont pas de valeur historique, son culte jouit très tôt d’une grande popularité tant en Sicile où elle est invoquée contre les éruptions de l’Etna qu’en Italie où des églises lui sont dédiées au Ve siècle tant à Rome qu’à Ravenne - d’où sa place dans la grande procession martyriale.

Par ailleurs comme l’a observé Pierre Churvin [2], le culte d’Agathe a supplanté et assimilé le culte de la grande déesse de Catane, Isis, la protectrice des marins, qui était vénérée dans ce port cosmopolite sous le vocable éloquent d’Agathè Daimon (la Bonne Déesse). Aussi la mémoire d’Agathe va se parer de maints atours de la vieille déesse protectrice des marins. Célébrées à la même période au début du printemps, les festivités en l’honneur d’Agathe donnaient lieu à une longue procession avec l’image de la sainte trônant dans un char somptueux à l’instar de celui d’Isis descendant au port lors de la « réouverture de la mer » en mars, et si les voiles blancs qu’arboraient les chrétiennes leur rappelaient la vierge martyre, ils gardaient aussi la mémoire longue de la première voile tendue par l’Egyptienne ramenant de Byblos le corps démembré de son époux-frère Osiris pour le rappeler à la vie. Jusqu’aux seins de la déesse qui étaient triomphalement portés en cortège en gage de fécondité et qui donneront naissance à la tradition des seins tranchés de la vierge chrétienne par un bourreau sadique.

[1] Apologétique, 2, 18.

[2] Chronique des derniers païens, Les Belles Lettres/Fayard, 1991, pp. 270-272